NAZA, il n’y a pas d’innocent à GazaSous le choc. La salle se vide lentement sous le choc des dernières images. Les hurlements du père appelant son enfant mort, les jambes des enfants et des mères écrasées sous les gravats de Gaza. Silence, énorme silence à la fin du film sous le poids des mots des témoins gravés dans l’ombre, les paroles des complices de ces crimes, ces 24 militaires israéliens qui ont accepté de parler, en silhouettes anonymes avec Tel Aviv, la nuit, qui respire en toile de fond. « Pour moi, les nazis représentaient le mal absolu ; mais alors, moi, que suis-je ? »24 soldats, officiers pour beaucoup, qui sont les rouages de ce système, la plupart dans le renseignement. Ils racontent leur participation active au massacre de Gaza, à ce que certains d’entre eux nomment eux-mêmes un génocide. Un film dont tout le monde parle sans l’avoir vu. En Israël, il déclenche des violences et des menaces alors qu’il n’est programmé nulle part. En France, il a été projeté deux jours le 12 et 13 octobre pour 500 séances. Salles combles partout. 90 000 entrées en deux jours. Le film est projeté à travers le monde avec le même succès. Il sera en streaming gratuit au mois de novembre sur le site du Guardian. En Israël, c’est colère et menaces. Les auteurs du film ont dû se réfugier à l’étranger mais leurs familles sur place restent menacées. Pour Benjamin Nétanyahou, c’est une catastrophe comparable, dit-il, à des « dizaines de missiles » tirés contre le pays. Il ordonne des enquêtes au plus haut niveau pour identifier les 24 militaires qui témoignent anonymement dans le film. Menaces et paniques qui ne font qu’accréditer les faits que ce documentaire dévoile. Même si, pour l’essentiel, le film ne fait que prolonger les enquêtes du journaliste Yuval Abraham sur l’armée et sur l’usage de l’IA pour « définir » les cibles, publiées depuis des mois sur le site israélo-palestinien +972 Magazine, sur le média numérique d’investigation Local Call ainsi que dans The Guardian. Tout comme des témoignages de soldats israéliens publiés par l’ONG Breaking the silence ou le quotidien Haaretz car, oui, il y a une résistance en Israël, aussi marginalisée soit-elle, elle existe et ce film en est la preuve encourageante dans un océan de déni, de résignation ou de soutien au pire. Les deux auteurs israéliens du film, Yuval Abraham et Rachel Szor, ont déjà été oscarisés en 2025 pour leur documentaire No Other land réalisé avec les Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal, sur l’occupation israélienne et la destruction des terres palestiniennes par des colons israéliens en Cisjordanie. Les mêmes fanatiques cinglés qui, ce vendredi, ont attaqué et blessé Heidi Levine, une photojournaliste américaine du Washington Post qui travaille au Moyen-Orient depuis des années et qui a couvert plusieurs guerres. Elle faisait un reportage sur la cueillette des olives quand une cinquantaine de colons l’ont attaquée à coups de barres de bois et de fer. Elle est hospitalisée, lourdement blessée. Le lendemain, des colons cagoulés et armés ont attaqué un convoi de diplomates européens dans un village palestinien, eux aussi pour assister à la récolte des olives que les colons essaient violemment d’empêcher à chaque automne. Bernard Baudoux (78 ans), le maire communiste d’Aulnoy-Aymeries, a été violemment frappé. Des excuses diplomatiques mais sans suite : Nétanyahou a besoin du vote des colons pour les prochaines élections du 27 octobre. Cisjordanie
Les deux auteurs israéliens du film, Yuval Abraham et Rachel Szor, ont déjà été oscarisés en 2025 pour leur documentaire No Other land réalisé avec les Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal, sur l’occupation israélienne et la destruction des terres palestiniennes par des colons israéliens en Cisjordanie. Les mêmes fanatiques cinglés qui, ce vendredi, ont attaqué et blessé Heidi Levine, une photojournaliste américaine du Washington Post qui travaille au Moyen-Orient depuis des années et qui a couvert plusieurs guerres. Elle faisait un reportage sur la cueillette des olives quand une cinquantaine de colons l’ont attaquée à coups de barres de bois et de fer. Elle est hospitalisée, lourdement blessée. Le lendemain, des colons cagoulés et armés ont attaqué un convoi de diplomates européens dans un village palestinien, eux aussi pour assister à la récolte des olives que les colons essaient violemment d’empêcher à chaque automne. Bernard Baudoux (78 ans), le maire communiste d’Aulnoy-Aymeries, a été violemment frappé. Des excuses diplomatiques mais sans suite : Nétanyahou a besoin du vote des colons pour les prochaines élections du 27 octobre. |
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NAZAUn dommage collatéral. C’est le sens du mot « NAZA ». Curieux hasard du langage, ça fait « nazi » et « Gaza ». Mais c’est un acronyme militaire, qui signifie « dommage collatéral », pour désigner les victimes civiles acceptables quand une « cible » est visée. Autrement dit : NAZA signifie simplement un être humain. C’est la stratégie classique des « dommages collatéraux » dans les guerres. Massivement pratiquée par l’armée américaine durant la guerre au Vietnam (1955-1975), avec sa guerre chimique et ses structures industrielles de renseignement, ou bien par l’armée française en Algérie (1954-1962) avec l’usage massif de la torture à l’électricité, théorisé comme le « moindre mal » ou comme le « mal nécessaire » qui consiste à obtenir des renseignements pour localiser et liquider des combattants en utilisant la « gégène », qu’on tourne à la main pour produire l’électricité nécessaire pour la torture de centaines de milliers d’Algériens. |
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Aujourd’hui IA et logiciels ont remplacé la gégèneL’armée israélienne opère devant des écrans depuis sa base de Tel Aviv. Pour buter un petit chef, il faut compter environ 20 « nazas ». Pour un gradé, c’est 50 ou 100 ; pour un chef de haut rang, ça peut aller jusqu’à 500 « nazas ». C’est un ordre de grandeur, si vous dépassez, pas de souci. Et qui sont les « nazas » ? N’importe qui, la famille, les enfants, le chien, les voisins, l’immeuble entier s’il le faut, même tout le quartier. On ne fait pas de distinction. On préfère opérer de nuit, quand la famille dort, le travail est plus précis. Il arrive aussi qu’il n’y ait pas de cible et que seuls les « nazas » soient visés, ça dépend. De toute façon c’est l’IA qui décide de tirer. Officiellement, non, il y a une décision humaine pour valider. Officiellement. « On pirate les téléphones des enfants pour atteindre un parent soupçonné. On se retrouve à écouter les conversations quotidiennes les plus banales et insouciantes de familles entières… Et quelques minutes plus tard, on valide la frappe. Il y a un mélange d’obscénité et de sentiment de toute-puissance totale à savoir qu’on détient le droit de vie ou de mort sur ces gens depuis un bureau à Tel Aviv. » Vous avez aussi le logiciel Lavender qui permet d’identifier, de lister et de pister des personnes et qui est très apprécié par Tsahal. Il y a aussi « Where’s Daddy ? » (« où est Papa ? »), qui permet de traquer les cibles pour signaler le moment où la frappe militaire est déclenchée. « Avec ce système d’écoutes, j’espionnais une fillette de 12 ans qui demandait à sa mère quand allait rentrer papa. » Lorsque le père est rentré, toute la famille a été tuée, y compris la fillette de 12 ans. « Des centaines de cibles ont ainsi été bombardées, y compris lorsque l’on entendait des bébés crier à l’intérieur. » « Le plus dur, c’est le service après-vente d’une frappe. Quand l’attaque est finie, les images satellites montrent les décombres. Je m’interdisais de regarder les rapports d’analyse post-bombardement ou de zoomer sur les débris de la maison, là où les chiens venaient parfois dévorer les restes. Si vous commencez à voir des humains au lieu de cibles validées par l’algorithme, vous ne tenez pas deux jours. » |
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« Nous les contrôlons totalement »Conclusion de l’un des interviewés sur le toit de Tel Aviv : « nous les contrôlons totalement ». Là, le documentaire soulève une énorme question : si ce contrôle est si total, et que le renseignement israélien a accès depuis si longtemps au moindre détail de ce qui se dit dans les foyers de Gaza depuis des années, s’il est capable d’en fournir une synthèse permanente et d’alerter en temps réel, comment l’attaque du 7-Octobre a-t-elle pu être possible ? Comment de tels services de renseignement ont pu ignorer ce que le Hamas préparait de longue date ? Un autre officier décrit le système « Lavender » et l’utilisation de l’IA pour déterminer des cibles humaines : « Lavender attribue une note de 1 à 100 à chaque habitant de Gaza pour définir son niveau de menace. Plus la note est haute, plus vous êtes une cible prioritaire. Mais l’IA se nourrit de données interconnectées : si vous avez le malheur de prêter votre téléphone à un voisin suspect ou de partager un groupe WhatsApp de quartier, votre note explose. On automatisait la mort à une échelle industrielle. » En analysant les messages et les conversations, l’IA détermine s’il s’agit d’un possible membre du Hamas, avec tout de même « une marge d’erreur de 15 % ». Parfois, « ce sont les familles entières d’un type du Hamas qui sont bombardées », et d’autres fois « les cadres du Hamas ciblés ne sont même pas présents ». « On nous répétait sans cesse qu’on éliminait "l’ennemi". Mais quand vous réalisez que la majorité des cibles validées par l’IA ne sont en fait que des civils, des femmes ou des enfants qui n’ont absolument rien à voir avec le terrorisme, le vernis craque. On réalise qu’on a fait partie d’une immense machine d’anéantissement... On a été conditionnés à croire qu’on était du bon côté, jusqu’à ce qu’on comprenne le caractère immonde de ce qu’on exécutait. » Un autre intervenant précise que la meilleure manière d’éliminer les combattants du Hamas, c’est de les viser chez eux, surtout la nuit « car les gens dorment à côté d’un téléphone » qui les géolocalise. Un autre témoin fait un dessin et précise : « lorsqu’un membre du Hamas habite au sixième étage d’un immeuble, la frappe a beau être ciblée, c’est tout l’immeuble qui peut s’effondrer ». |
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Mais qui valide, qui décide de tirer ? L’humain ou l’algorithme ?« On nous disait qu’on était le "tampon humain". En réalité, ma validation ne prenait que 20 secondes par cible. On vérifiait juste si le suspect était un homme ou une femme, et si la machine disait qu’il était du Hamas, on cochait "approuvé". Je n’étais pas un décideur, j’étais une machine à tamponner des arrêts de mort dictés par un algorithme. L’humain ne sert que de paravent juridique. » |
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Le but est d’anéantir« Au début de ma carrière, tuer trois civils pour un suspect demandait une validation juridique stricte. Après le 7-Octobre, les vannes se sont ouvertes. Un soldat pouvait valider des frappes en sachant que 300 à 500 personnes innocentes allaient mourir au passage. Le calcul était froid : le prix d’un seul combattant, même mineur, valait l’effondrement d’un pâté de maisons complet. » 
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Mais pourquoi témoignent-ils ?Témoignage, confession, aveux, honte, pardon, justification, accusation, prise de conscience ? Pourquoi ces militaires ont accepté de parler ? La plupart travaillaient dans les services du renseignement, derrière des écrans d’ordinateur d’où ils ont pris part à distance au massacre. Pour beaucoup, ce massacre de Gaza, c’est Benjamin Nétanyahou le premier responsable, lui et les ministres d’extrême droite dont il dépend pour se maintenir au pouvoir. C’est la faute d’une extrême droite raciste et bornée. Mais le reste de la société israélienne ? Derrière les silhouettes de ces militaires qui ont accepté de parler, on voit Tel Aviv la nuit, le quotidien d’une ville moderne et cossue, pôle de la tech de pointe, cool et libérale et qui ignore totalement Gaza à 70 kilomètres de là, totalement. Comment expliquer cette indifférence et ce déni ? C’est le choix des auteurs du film : « en portant notre regard sur la ville d’où est pilotée la guerre à Gaza, nous avons tenté d’éclairer les mécanismes de conformisme qui alimentent l’indifférence à si grande échelle. » Car le témoignage des soldats implique aussi l’existence d’un système bien plus vaste, dont la responsabilité incombe aux dirigeants politiques et militaires israéliens au plus haut niveau de l’État. Tel Aviv est d’abord le siège de la toute puissante armée israélienne et du ministère de la défense. Le seul lien entre Tel Aviv et Gaza, c’est les logiciels et l’IA. Voilà le lien, virtuel, immatériel, inhumain, car c’est d’inhumanité qu’il s’agit. Voilà la surveillance de chacun, du moindre geste, du moindre souffle, Big Brother t’écoute et te voit partout, toi et les tiens, et peut te supprimer à tout moment. C’est l’IA qui décide. Voilà ce qu’il y a dans le silence d’après le film, la déshumanisation 2.0. On pense inévitablement à La Zone d’intérêt dont d’ailleurs le réalisateur Jonathan Glazer est le producteur exécutif de NAZA. 
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Des hommes ordinairesÀ quoi ressemble un système génocidaire vu de l’intérieur ? Comment un groupe d’êtres humains peut-il consentir à la plus totale déshumanisation d’un autre groupe ? Et comment lui-même perd toute humanité ? Tout au long du film, on pense au livre de l’historien américain Christopher Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, qui raconte les exploits du 101e bataillon de réserve de la police allemande dans le district polonais occupé de Lublin. Ils étaient cinq cents. Leur mission : « nettoyer » les villages polonais des juifs. De juillet 1942 à novembre 1943, ils ont assassiné d’une balle en pleine tête 38 000 victimes et en ont déporté 45 000 vers Treblinka. Ils furent condamnés plus tard à des peines légères et ont repris leur place de citoyens normaux et ordinaires. Ils n’étaient pas obligés de participer à ces tueries. Certains refusèrent sans problème, certains exécutèrent avec zèle, d’autres comme n’importe quelle tâche banale, la routine, certains soudain souhaitaient arrêter. Comment des citoyens ordinaires, sans profil particulier de criminels, ni idiots, ni fachos, peuvent commettre de tels actes ? Soumission à l’autorité ? Pression du groupe ? Conformisme social ? Servitude volontaire ? Soumission ou adhésion ? Déshumaniser l’humain est ce qui rend possible la destruction de l’humanité. L’autre est un nuisible, un numéro, un animal, une abstraction virtuelle, un code. On commence par dénier une identité. En Cisjordanie, les colons juifs ne disent pas un « Palestinien », ils disent un « Arabe ». C’est le début de l’effacement jusqu’à la disparition, jusqu’au grand remplacement. Celui-là est admis et même soutenu par nos fachos hexagonaux. |
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Le massacre de Gaza n’est pas un « corollaire tragique » du 7 octobre, c’est un génocideGaza, c’est un malheur, un grand malheur sans doute mais un malheur dont le Hamas est responsable. C’est l’argument des adversaires du film et c’est là le combat des deux auteurs contre déni et justification du génocide. Ils le répètent : « le massacre des populations civiles à Gaza n’a pas été le "corollaire tragique" d’une guerre contre le Hamas, c’était un acte prémédité, calculé et délibéré. (…) Toute personne qui a vu les ravages sur ce territoire, écouté les témoignages de Gazaouis ou simplement pris au mot les dirigeants israéliens aura compris cette vérité. (…) C’est pour cette raison qu’une commission des Nations unies, les principales organisations internationales de défense des droits humains ainsi que des universitaires palestiniens, israéliens et d’autres nationalités emploient le mot de “génocide”. » À l’un des témoins, le journaliste demande : « c’est un génocide ? » « Oui, complètement. C’est un meurtre de masse intentionnel, et je suis déçu d’avoir participé à ça, de ne pas l’avoir dénoncé, et de m’être amusé en le faisant. » C’était fun. Daniel Mermet |
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