
Sabotage du Nord Stream : pourquoi la version du commando ukrainien ne tient pas
Le 26 septembre 2022, les journaux télévisés s'affolent. Une fuite de gaz impressionnante trouble ostensiblement les eaux froides de la mer baltique, au large de l'île de Bornholm, située au nord du Danemark. Rapidement la nouvelle circule : 3 des 4 tuyaux des gazoducs Nord Stream 1 et 2 sont hors de service. Immédiatement, l'Ukraine et ses alliés accusent un sabotage russe, relayés par de nombreux médias occidentaux. Une version qui n'a pas convaincu grand monde : quel motif raisonnable aurait poussé la Russie à détruire délibérément la principale artère économique rendant l'Allemagne et l'Europe dépendante de ses livraisons de gaz ? Dans la foulée, Le New York Times lui-même révélait que les autorités russes procédaient à des estimations pour connaitre le coûts des réparations.
Le parquet fédéral allemand se vante, preuves à l'appui, d'avoir identifié les coupables. L'explosion est attribuée à quatre engins pesant au moins 14 kilogrammes chacun, transportés à bord de l'Andromeda, un voilier de plaisance loué par un commando ukrainien ultra-spécialisé. Les explosifs auraient été placés par lesdits plongeurs à des profondeurs d'environ 70 à 80 mètres, selon le communiqué du procureur fédéral. 3 des 6 membres de cette équipe aguerrie auraient été reconnus. L'un d'entre eux, tout récemment en Croatie, alors qu'il participait comme conseiller à la production d'un film… sur le sabotage du gazoduc ! Volodymyr Zelensky a répété dans la foulée que le gouvernement ukrainien n'avait rien à voir avec le sabotage. Pour une fois la Russie était d'accord : Nikolaï Patrouchev, conseiller du président russe, a spécifiquement pointé du doigt le Special Boat Service (SBS), une unité d'élite britannique, dotée des plongeurs de combat capables de mener des opérations secrètes sous-marines complexes à partir de bateaux de surface ou de sous-marins. Patroutchev affirmait que l'Ukraine ne disposait tout simplement pas de l'expertise nécessaire pour mener une opération aussi complexe.
Si on ne peut exclure à ce stade une intervention ukrainienne, force est de constater qu'il reste beaucoup, voire trop de zones d'ombres. En parallèle de l'enquête allemande, Nord Stream AG, l'entreprise ayant construit le gazoduc, a poursuivi ses assureurs devant le Tribunal de Commerce de Londres après que ceux-ci ont refusé de prendre en charge les dommages. L'analyse des experts londoniens est bien plus précise et étayée par des données médico-légales ; elle met en évidence un certain nombre de divergences problématiques avec l'Allemagne.
Le premier événement sismique a été enregistré à 2 h 03 du matin, le 26 septembre 2022. Il correspondait à des dommages survenus au sud-est de Bornholm, dans la zone économique exclusive (ZEE) du Danemark. La ligne A de Nord Stream 2 s'est rompue, tandis que la ligne B a subi des dommages externes sans présenter de fuite. Dix-sept heures plus tard, à 19 h 03, un deuxième événement s'est produit au nord-est de Bornholm, 75 km plus loin. Il a provoqué la rupture des deux tuyaux de Nord Stream 1 à des emplacements situés à la fois dans les ZEE suédoise et danoise.
Les tuyaux de plus d'un mètre de diamètre sont en acier lourd, protégés, qui plus est, par une couche de béton armé. Les experts se sont mis d'accord sur l'utilisation de charges directionnelles, logées dans des conteneurs scellés spécialement conçus pour une utilisation en profondeur, et que les explosifs étaient à base de RDX. Les engins devaient être préparés en toute sécurité, mis à l'eau et acheminés vers différentes sections de pipeline, où les plongeurs devaient localiser dans l'obscurité, à une profondeur d'environ 80 mètres, les points de fixation prévus : des joints soudés. Ils devaient ensuite fixer les charges pour que la force explosive soit correctement dirigée contre l'acier. Les experts en explosifs ont convenu que deux options étaient envisageables pour l'amorçage des bombes : l'utilisation de minuteries numériques ou d'un système de déclenchement acoustique à distance
À une profondeur de 70 à 80 mètres, la consommation de gaz respiratoire et la décompression limitent fortement le temps pendant lequel un plongeur peut travailler au fond. Le froid accroît les exigences en matière de protection thermique, tandis que les courants, les conditions météorologiques et les mouvements d'un voilier compliquent encore davantage la mise à l'eau et la récupération des plongeurs, qui devraient probablement refaire surface à proximité d'un point prédéterminé.
Les experts londoniens ont convenu que des recycleurs en circuit fermé utilisant un mélange gazeux à base d'hélium approprié auraient permis des plongées à ces profondeurs, qu'une équipe de plongée de quatre personnes était envisageable et que des répétitions approfondies auraient été nécessaires. Les experts en opérations et équipements sous-marins, Haynes, Jones et Reynolds, ont également convenu que les charges avaient été fixées à l'aide d'aimants puissants et qu'un petit véhicule télécommandé aurait pu faciliter la reconnaissance.
La reconstitution de Paul Haynes se montre la plus sceptique sur la version allemande, puisqu'elle table sur un minimum de neuf charges réparties sur six sites de dommages connus. Haynes considère l'Andromeda comme trop petit pour accueillir l'équipement de plongée et de démolition susceptible d'avoir été utilisé. Dans un rapport complémentaire ultérieur, il a admis que, sous certaines hypothèses restreintes, l'Andromeda aurait probablement pu transporter l'équipement nécessaire, mais il a maintenu que le yacht restait une plate-forme opérationnelle peu plausible, faute de système de positionnement dynamique garantissant la stabilité du voilier pendant l'opération. Il pointait, en outre, que l'hypothèse de l'Andromeda impliquait tels que les recycleurs, le gaz respiratoire, la protection thermique et la décompression, conduisant à surcharger le bateau.
À l'inverse, la Cour fédérale allemande défend l'Andromeda comme structurellement apte, mais l'arrêt publié ne fournit pas d'inventaire complet de l'équipement, ni aucun plan de plongée correspondant à chaque emplacement présumé d'explosifs. Or si le yacht transportait la même composition explosive, les mêmes systèmes de fixation et les mêmes composants de mise à feu que ceux retrouvés sur les lieux des dégâts, les preuves matérielles établiraient son rôle de manière bien plus solide que de simples observations ou la présence de résidus génériques.
Le fait d'avoir laissé des résidus d'explosifs sur la table relève « soit d'un manque de rigueur incroyable dans la conduite de l'opération, soit d'un amateurisme total, soit d'un “indice” laissé intentionnellement dans le but de tromper », déclare James Bamford, un spécialiste des services de renseignement américains. Il semble peu probable que les auteurs de l'attaque n'aient pas eu le temps d'effacer leurs traces du bateau : l'Andromeda étant restée inutilisée pendant quatre mois, avant d'être examiné par les enquêteurs.
Selon le jugement rendu à Londres, la Suède et le Danemark ont établi des zones d'exclusion autour des gazoducs endommagés immédiatement après les explosions et en ont contrôlé l'accès pendant que leurs autorités menaient des enquêtes pénales et des relevés sous-marins. Nord Stream AG n'a commencé sa propre inspection que le 29 octobre 2022. Les conclusions des inspections suédoises et danoises n'ont pas été communiquées à Nord Stream AG, dont les experts ont donc dû s'appuyer sur des relevés effectués après que la scène de crime initiale eut déjà été pénétrée et inspectée.
Mais pourquoi, se demande Jeffrey Brodsky, l'un des rares journalistes à s'être rendu sur place, des plongeurs dépourvus de chambre de décompression auraient-ils choisi d'exploser les conduites à une profondeur de 80 mètres alors qu'un tronçon voisin du Nord Stream se trouve à moins de 40 mètres ? Et pourquoi l'un des engins explosifs avait-il été placé à 70 km des trois autres ?
Selon Hans Liwang, spécialiste suédois de la sécurité maritime, des bateaux de pêche, des navires commerciaux et des navires d'État naviguent en permanence dans cette zone. Selon Liwang, « n'importe lequel d'entre eux peut lancer un drone sous-marin ou un petit sous-marin et acheminer les explosifs à 70 mètres de profondeur, là où passe le gazoduc », explique-t-il.
James Bamford, un spécialiste des services de renseignements ne conçoit pas qu'une opération aussi complexe ait pu être menée à l'insu des États-Unis. Les Américains exercent une surveillance complète de la mer Baltique grâce au Système intégré de surveillance sous-marine (IUSS), mis en place en collaboration avec la Suède. Le système de renseignement d'origine électromagnétique (SIGINT) de l'Agence nationale de sécurité surveille de près les communications militaires et gouvernementales ukrainiennes. Bien qu'il ait annoncé la lancement de sa propre enquête, Washington n'a jusqu'à présent fourni aucune donnée.
Outre le volet des difficultés techniques, se pose une question fondamentale : à qui profite le crime ? L'Ukraine y aurait certes vu un moyen d'affaiblir son ennemi, mais au risque de se mettre à dos l'allié allemand, fournisseur majeur d'armes et de devises ? À y regarder de plus près, le principal bénéficiaire ne fait aucun doute. Les Etats Unis ont signé en 2025 un contrat à 750 milliards de dollars pour livrer leur surabondant gaz de schiste aux partenaires européens, multipliant par 4 le niveau de leurs exportations d'avant-guerre.
Dès ses premiers jours, Nord Stream 1 a été perçu par Washington et ses partenaires de l'OTAN comme une menace pour la domination occidentale. Le 7 février, moins de trois semaines avant l'invasion russe de l'Ukraine, qui semblait inévitable, Joe Biden a rencontré dans son bureau de la Maison Blanche le chancelier allemand Olaf Scholz. Lors du point presse qui a suivi, Biden avait promis qu'il trouverait un moyen de mettre fin au projet. Vingt jours plus tôt, la sous-secrétaire Victoria Nuland avait délivré le même message lors d'un point de presse du département d'État, avec peu de couverture médiatique : « Si la Russie envahit l'Ukraine, d'une manière ou d'une autre Nord Stream 2 ne progressera pas ».
Selon le journaliste d'investigation Seymour Hersh, lauréat du prix Pullitzer en 1970, les Baltic Operations 22 menées par l'OTAN 3 mois avant les explosions auraient constitué la couverture parfaite. À cette occasion, les Américains ont officiellement ajouté un exercice au programme. Ce type d'entraînement, relativement habituel, s'est déroulé au large de l'île de Bornholm et impliquait des équipes de plongeurs de l'OTAN posant des mines, avec des équipes concurrentes utilisant les dernières technologies sous-marines pour les localiser et les détruire. Une occasion en or pour déposer des explosifs.
John Anker Nielsen, capitaine du port de Christiansø, au nord-est de l'île de Bornholm a déclaré à un journaliste du Politiken, un grand quotidien danois, qu'il était sorti en mer avec une équipe de sauvetage quatre ou cinq jours avant l'explosion pour vérifier l'état de navires à proximité dont les radios étaient éteintes, soupçonnant qu'un accident avait pu se produire, mais qu'il n'avait trouvé que des navires de guerre américains, dont l'équipage avait ordonné à l'équipe de faire demi-tour immédiatement.
Pour l'heure, le mystère du Nord Stream est loin d'être résolu. Reste que l'hypothèse privilégiée par les médias « mainstream » est de moins en moins convaincante.
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