Le clin d’œil non adressé. Appelons cela ainsi. Ou le hasard objectif. Ou encore la coïncidence signifiante. Ce qui compte, c’est l’étrange sentiment qu’il nous procure. Une sensation trouble que les lecteurs connaissent bien : un événement, une personne, un thème, dont nous ignorions tout, apparaît entre les pages d’un livre et voilà qu’à peine quelques jours plus tard, nous le retrouvons dans celles d’un autre. On aime tant ces trouvailles ! Serions-nous l’objet d’une vaste conspiration livresque ? Les piles d’ouvrages complotent-elles pour nous forcer subitement à la rencontre ?
C’est ce qui m’est arrivé il y a quelques semaines avec Ishi. De lui je ne savais absolument rien. Et le voilà qui a surgi dans le brillant essai de Pierre Vespirini sur la « cancel culture »
« Que faire du passé ? » (Fayard) paru en mai. L’auteur y raconte en ouverture la touchante histoire de cet Indien qui déboule un beau jour d’août 1911 dans les rues d’une petite ville de Californie. Sa tribu a été massacrée, il est seul au monde. On le capture, puis on décide que sa place sera au Musée d’Anthropologie de San Francisco. Là il montre aux visiteurs des éléments de sa culture, devient vite, écrit Vespirini,
« la mascotte du musée et des anthropologues ». Il est aussi rémunéré pour ses fonctions de concierge de l’institution. L’anthropologue Alfred Kroeber, spécialiste des Amérindiens, en devient l’ami. Las, Ishi s’éteint progressivement, atteint par la tuberculose. Le sachant de plus en plus malade, Kroeber, alors absent de San Francisco, envoie un télégramme demandant expressément, le moment venu, de ne pas procéder à une autopsie :
« Si l’on parle des intérêts de la science, dites pour moi que la science peut aller au diable ». Le courrier parvint trop tard. Quand Kroeber rentre, le corps d’Ishi est disséqué. Son cerveau sera conservé à part.
L’histoire me reste en tête. Quelques jours plus tard, j’ouvre l’un des livres à paraître en septembre, celui de l’historienne Emmanuelle Loyer, « L’impitoyable aujourd’hui » (Flammarion), et Ishi fait de nouveau son apparition. Cette fois dans un passage consacré au « paradigme des derniers » : Ishi est typiquement, pour les sciences humaines, la figure de l’ultime témoin, de l’« individu-monde ». Personnage mélancolique, Ishi l’est donc à plusieurs niveaux, emblème de la disparition progressive.
Mise en éveil par cette double trouvaille, je me lance dans une petite recherche. L’homme et son histoire sont en réalité bien connus. Thedora Kroeber, la femme d’Alfred, elle aussi spécialiste des cultures indiennes, lui a consacré un livre, paru en 1961 et traduit dans la collection « Terre humaine », en France, en 1968. En 2021, les Kroeber sont au cœur d’une polémique à Berkeley : on débaptise le hall qui porte le nom d’Alfred ; il lui est reproché notamment d’avoir favorisé la collecte et la conservation de restes humains. J’apprends aussi quelque chose qui m’intéresse plus encore : les Kroeber sont le père et la mère d’
Ursula K. Le Guin, la grande papesse de la science-fiction, fort célébrée en France ces dernières années et à juste titre (K. pour Kroeber). Née treize ans après la mort d’Ishi, a-t-elle grandi dans la mémoire de cet Indien perdu qui avait si fortement marqué son père ?
Jamais une trouvaille sans une retrouvaille, c’est cela aussi, le bonheur des livres.
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