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lundi 24 février 2020

L’évaluation officielle du glyphosate de nouveau mise en cause le 24.02.2020


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L’évaluation officielle du glyphosate de nouveau mise en cause

    La réanalyse des tests fournis aux autorités réglementaires, indique que l’herbicide controversé est susceptible de déclencher des cancers chez les rongeurs.

Par  Publié hier à 11h14
                                        

Pulvérisation de  glyphosate dans un champ de la Sarthe, en septembre 2019. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
Près de cinq ans après la classification du glyphosate comme « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), c’est une nouvelle pièce qui s’ajoute au débat sur les dangers de l’herbicide controversé. Dans sa dernière édition de février, la revue Environmental Health publie une réanalyse des treize études de cancérogénicité disponibles menées sur des rongeurs. Conduite par le toxicologue Christopher Portier, ancien directeur du National Toxicology Program (NTP) américain et aujourd’hui professeur associé à l’université de Maastricht (Pays-Bas), cette étude indique que l’herbicide controversé est susceptible de déclencher différents cancers sur les animaux exposés.
Si cette conclusion est notable, c’est que ces mêmes tests – dont la majorité ont été menés par les industriels eux-mêmes – ont servi de base aux avis des autorités réglementaires, notamment européennes et américaines. Or celles-ci ont unanimement estimé, à l’inverse, que le glyphosate n’a pas de potentiel cancérogène.
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Confidentiels, les tests réglementaires ne peuvent généralement pas être consultés par la communauté scientifique, leur examen étant réservé aux experts des agences comme l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), ou encore l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA).

Lymphomes malins

En 2017, des parlementaires européens avaient obtenu du directeur général de l’EFSA, Bernhard Url, une copie des données issues de ces études, mais s’étaient engagés à ne pas les rendre publiques. Ils avaient partagé ces informations avec M. Portier. Soumis à la même confidentialité, le toxicologue américain – qui a participé à des procès outre-Atlantique contre Monsanto, en qualité d’expert témoin auprès de plaignants –, n’avait pas pu exposer en détail son analyse.
Ce n’est qu’après un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), rendu en mars 2019 et permettant théoriquement à toute personne de demander ces mêmes données aux autorités qui les détiennent, que M. Portier a pu soumettre sa réanalyse pour publication dans la littérature savante.
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Sa conclusion est sans fard. « Si les autorités réglementaires ont procédé à une analyse complète de toutes les preuves disponibles provenant des treize études de cancérogénicité animale, comme cela a été fait ici, écrit le toxicologue américain, il est difficile de comprendre comment elles ont pu parvenir à une conclusion autre que la capacité du glyphosate à provoquer des cancers chez les animaux de laboratoire. »
Au total, trente-sept cas d’augmentation d’incidence de tumeurs, malignes ou non, peuvent selon lui être identifiés dans les données des treize études décortiquées. En fonction des diverses espèces et souches de rongeurs, les éléments de preuve les plus solides issus de la réanalyse indiquent que le glyphosate peut provoquer des hémangiosarcomes (un cancer des tissus mous), des cancers de la glande surrénale, des lymphomes malins (des cancers du système lymphatique), mais aussi des tumeurs des reins et du foie. De manière générale, les animaux mâles sont plus fréquemment atteints que les animaux femelles.
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Les données obtenues sur l’animal sont parfois difficilement transposables à l’homme. Mais, écrit en substance M. Portier, la souris est utilisée depuis trente ans comme un animal dont les lymphomes malins servent de modèle pour l’étude des lymphomes non hodgkiniens (LNH) survenant chez l’homme. Or, relève M. Portier, plusieurs travaux récents conduits sur des agriculteurs « indiquent une élévation du risque de LNH en lien avec des herbicides au glyphosate ».

« Multiples incohérences »

« Je pense que les données de cancérogenèse expérimentale entre l’exposition au glyphosate et l’occurrence de quelques types de tumeurs établissent un lien, mais généralement limité à un seul sexe et, selon les cas, sur des lignées sensibles ou à très fortes doses d’exposition, commente le toxicologue Bernard Salles, ancien directeur de l’unité Toxalim (INRAE, université de Toulouse), qui n’a pas participé à ce travail. Au vu de cet ensemble de résultats, le niveau de preuve de cancérogénicité chez le rongeur est limité mais non nul. »
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Reste la question : pourquoi les agences sanitaires ne sont-elles pas parvenues aux mêmes conclusions que le toxicologue américain ? En ce qui concerne l’agence américaine, l’épidémiologiste Lianne Sheppard, professeure à l’université de Washington (Etats-Unis), vient de donner des éléments de réponse explosifs. La chercheuse avait été conviée, en 2016, à participer aux travaux du comité d’experts de l’EPA chargé de réévaluer le glyphosate. « J’ai été choquée de voir que la méthode de présentation de l’information scientifique adoptée par l’EPA était de nature à masquer des éléments de preuve, écrit-elle dans une tribune publiée le 20 février par le magazine ForbesJ’ai découvert de multiples incohérences entre les règles internes de l’EPA pour l’évaluation des risques et son approche dans l’examen du glyphosate. »
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L’analyse des études menées sur les rongeurs est au centre de l’indignation de Mme Sheppard. « En interprétant les études animales, l’EPA a rejeté les résultats qui indiquaient un effet du glyphosate dans tel type de test statistique, mais pas dans tel autre, écrit-elle. Et ce, malgré le fait que, selon les règles internes de l’EPA, un résultat statistiquement significatif de l’un ou l’autre test est suffisant pour conclure que le glyphosate est cancérogène. »
En Europe, le processus de réévaluation du glyphosate est lancé, le résultat de cette nouvelle expertise étant attendu pour 2022 au plus tard, date à laquelle l’autorisation de l’herbicide doit être renouvelée sur le Vieux Continent.

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