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dimanche 1 novembre 2015

Les Crises.fr : Le déclin des intellectuels français par Sudhir Hazareesingh

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2
Nov
2015

Le déclin des intellectuels français par Sudhir Hazareesingh


Par SUDHIR HAZAREESINGH
Source : Politico, le 22/09/2015
Michel Houellebecq
Paris a cessé d’être un centre majeur d’innovation dans les sciences humaines et sociales.
Une des inventions les plus caractéristiques de la culture française moderne est « l’intellectuel ».
En France, les intellectuels ne sont pas seulement des experts dans leurs domaines particuliers, comme la littérature, l’art, la philosophie et l’histoire. Ils parlent aussi en termes universels et l’on attend d’eux qu’ils donnent des conseils moraux sur des questions générales, sociales et politiques. En effet, les plus éminents intellectuels français sont des figures presque sacrées, qui devinrent des symboles mondiaux des causes qu’ils ont soutenues – ainsi la puissante dénonciation de l’intolérance religieuse par Voltaire, la vibrante défense de la liberté républicaine par Rousseau, l’éloquente diatribe de Victor Hugo contre le despotisme napoléonien, le plaidoyer passionné d’Émile Zola pour la justice pendant l’Affaire Dreyfus et la courageuse défense de l’émancipation des femmes par Simone de Beauvoir.
Par-dessus tout, les intellectuels ont fourni aux Français un sentiment réconfortant de fierté nationale. Comme le dit le penseur progressiste Edgar Quinet, non sans une certaine dose de fatuité bien gauloise : « La vocation de la France est de s’employer à la gloire du monde, pour d’autres autant que pour elle, pour un idéal qui reste encore à atteindre d’humanité et de civilisation mondiale. »
* * *
Cet intellectualisme français s’est aussi manifesté à travers un éblouissant éventail de théories sur la connaissance, la liberté et la condition humaine. Les générations successives d’intellectuels modernes – la plupart d’entre eux formés à l’École Normale Supérieure de Paris – ont très vivement débattu du sens de la vie dans des livres, des articles, des pétitions, des revues et des journaux, créant au passage des systèmes philosophiques abscons comme le rationalismel’éclectisme, le spiritualisme, le républicanisme, le socialisme, le positivisme et l’existentialisme.

Cette fiévreuse activité théorique atteint son apogée dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale avec l’apparition du structuralisme, une philosophie globale qui soulignait l’importance des mythes et de l’inconscient dans la compréhension humaine. Ses principaux représentants étaient le philosophe Michel Foucault, homme de culture et d’influence, et l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, tous deux professeurs au Collège de France. Parce qu’il partageait son nom avec celui d’une célèbre marque de vêtements américains, Lévi-Strauss reçut toute sa vie des lettres lui commandant des blue-jeans.
Le symbole suprême de l’intellectuel « Rive Gauche» fut le philosophe Jean-Paul Sartre, qui mena le rôle de l’intellectuel public à son paroxysme. L’intellectuel engagé avait le devoir de se consacrer à l’activité révolutionnaire, de remettre en cause les orthodoxies et de défendre les intérêts de tous les opprimés. Le rayonnement de Sartre tient beaucoup à sa manière d’incarner l’intellectualisme français et sa promesse utopique d’un avenir radieux : son ton radical et polémique et sa célébration de l’effet purificateur du conflit, son style de vie insouciant et bohème qui rejetait délibérément les conventions de la vie bourgeoise, et son mépris affiché pour les institutions établies de son époque, qu’il s’agisse de l’État républicain, du Parti communiste, du régime colonial français en Algérie ou du système universitaire.
Voltaire
Selon ses termes, il était toujours « un traître » – et cet esprit d’anticonformisme était au centre de l’aura des intellectuels français modernes. Et bien qu’il détestât le nationalisme, Sartre contribua inconsciemment à ce sentiment français de grandeur par son incarnation de la prééminence culturelle et intellectuelle, et par sa supériorité facile. En effet, Sartre était sans aucun doute une des figures françaises les plus célèbres du 20e siècle et ses écrits et polémiques furent ardemment suivis par les élites culturelles à travers le monde, de Buenos Aires à Beyrouth.
* * *
La Rive gauche d’aujourd’hui n’est plus qu’un pâle reflet de cet éminent passé. À Saint-Germain-des-Prés, les boutiques de mode ont remplacé les entreprises de la pensée. En fait, à de rares exceptions près, comme le livre de Thomas Piketty sur le capitalisme, Paris a cessé d’être un centre majeur d’innovation en sciences humaines et sociales.
Les traits dominants de la production intellectuelle française contemporaine sont ses penchants superficiels et convenus (qu’incarne un personnage comme Bernard-Henri Lévy) et son pessimisme austère. Aujourd’hui, en France, les pamphlets en tête des ventes de littérature non-romanesque ne sont pas des œuvres offrant la promesse d’une nouvelle aube, mais de nostalgiques appels à des traditions perdues d’héroïsme, comme « Indignez Vous! » (2010) de Stéphane Hessel, et des monologues islamophobes et pleurnichards répercutant le message du Front national de Marine Le Pen sur la destruction de l’identité française.
Deux exemples récents sont « L’Identité Malheureuse » (2013) d’Alain Finkielkraut et « Le Suicide Français » d’Eric Zemmour (2014), tous deux imprégnés d’images de dégénérescence et de mort. L’œuvre la plus récente dans cette veine morbide est « Soumission » de Michel Houellebecq (2015), un roman dystopique qui met en scène l’élection d’un islamiste à la présidence française, sur fond d’une désintégration générale des valeurs des Lumières dans la société française.
* * *
Comment expliquer cette perte de repères française ? Les changements du paysage culturel environnant ont eu un impact majeur sur la confiance en soi française. La désintégration du marxisme à la fin du 20e siècle a laissé un vide qui n’a été rempli que par le post-modernisme.
Mais les écrits de gens comme Foucault, Derrida et Baudrillard aggravèrent le problème, par leur opacité délibérée, leur fétichisme du jeu de mots insignifiant et leur refus de la possibilité d’un sens objectif (la vacuité du post-modernisme est brillamment parodiée dans le dernier roman de Laurent Binet, « La septième fonction du langage », une enquête criminelle autour de la mort du philosopheRoland Barthes en 1980).
Mais la réalité française est elle-même loin d’être réconfortante. L’enseignement supérieur français, surpeuplé et sous-financé, part en lambeaux, comme l’indique le rang relativement bas des universités françaises dans le classement académique des universités mondiales de Shanghai. Le système est devenu à la fois moins méritocratique et plus technocratique, produisant une élite manifestement moins sophistiquée et intellectuellement créative que celle de ses prédécesseurs du 19e siècle et du 20e siècle : le contraste à cet égard entre Sarkozy et Hollande, qui peuvent à peine s’exprimer en français, et leurs prédécesseurs à la présidence, éloquents et cérébraux, est saisissant.
Sans doute la raison la plus importante de cette perte de dynamisme intellectuel française est lesentiment croissant qu’il y a eu un recul important de la puissance française sur la scène mondiale, dans ses dimensions basiquement matérielles, mais aussi culturelles. Dans un monde dominé politiquement par les États-Unis, culturellement par les sournois « Anglo-Saxons » et en Europe par le pouvoir économique de l’Allemagne, les Français luttent pour se réinventer.
Peu d’auteurs français contemporains – avec l’exception notable de Houellebecq – sont très connus hors de leurs frontières, pas même de récents prix Nobel comme Le Clézio et Patrick Modiano. L’idéal de la francophonie n’est qu’une coquille vide, et derrière ses beaux discours, l’organisation a peu de résonance réelle parmi les communautés francophones du monde.
Ceci explique pourquoi les intellectuels français semblent si sombres quant à leur avenir national et sont devenus d’autant plus égocentriques, et de plus en plus tournés vers leur passé national : comme l’historien français Pierre Nora l’a déclaré plus franchement, la France souffre « de provincialisme national ». Il est intéressant de noter, dans ce contexte, que ni l’effondrement du communisme dans l’ancien bloc soviétique, ni le printemps arabe, n’ont été inspirés par la pensée française – en opposition totale avec la philosophie de libération nationale qui a soutenu la lutte contre le colonialisme européen, qui fut façonnée de manière décisive par les écrits de Sartre et Fanon.
En effet, alors que l’Europe cafouille honteusement dans sa réponse collective à l’actuelle crise des réfugiés, force est d’admettre que la réaction qui a été le plus en accord avec l’héritage rousseauiste d’humanité et de fraternité cosmopolite des Lumières n’est pas venue de la France socialiste, mais de l’Allemagne chrétienne-démocrate.
Sudhir Hazareesingh est enseignant en sciences politiques au Balliol College, à Oxford. Son nouveau livre, « How the French think: an affectionate portrait of an intellectual people » [« Comment pensent les Français : un portrait affectueux d'un peuple intellectuel »], est publié par Allen Lane à Londres et Basic Books à New York. La version française est publiée par Flammarion sous le titre « Ce pays qui aime les idées ».
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les Crises.fr : L’industrie des médias censure le rapport du Pentagone qui révèle le rôle des États-Unis dans la création de l’État Islamique. Par Jay Syrmopoulos

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2
Nov
2015

L’industrie des médias censure le rapport du Pentagone qui révèle le rôle des États-Unis dans la création de l’État Islamique. Par Jay Syrmopoulos

Par Jay Syrmopoulos
Source : The Free Thought Project.com, le 02/06/2015
Dans un article répercuté à travers le monde, le journaliste primé la semaine dernière et chercheur docteur Nafeez Ahmed a révélé des informations ahurissantes sur la complicité américaine dans la création et l’ascension de l’État Islamique, ainsi qu’elles ont été trouvées dans un rapport des Services de Renseignements de la Défense (DIA) récemment déclassé.
Lisez l’article censuré par l’industrie des médias sur le rapport secret du renseignement américain révélant qui a réellement créé Daech http://www.middleeasteye.net/columns/pentagon-confirms-west-gulf-states-and-turkey-created-islamic-state-608321312
Le rapport du Pentagone dit que les pays occidentaux, du golfe et la Turquie avaient prévu l’émergence de l’État Islamique
Un rapport de l’intelligence américaine révèle que l’aide occidentale aux rebelles syriens a favorisé et encouragé la naissance de l’”État Islamique”, ce que le Pentagone ne nie pas.
Une chose peut-être plus terrifiante que le rapport lui-même est que cette information a été occultée par tous les media grand public du monde.
Ce silence en dit long sur l’importance de cette information. Il illustre la complicité des média anglophones, en collusion avec les gouvernements, pour garder les populations dans l’ignorance de la violence de la realpolitik américaine.
J’ai discuté avec les journaux nationaux intéressés par cette réalité, ils conclurent que c’était trop ‘difficile’ d’en parler à un stade aussi tardif.
Ce rapport stupéfiant, daté d’août 2012, a prouvé que la croissance et l’expansion de Daech était un résultat direct des armes envoyées aux islamistes anti-Assad par les États-Unis, dans le cadre de leur objectif stratégique de renversement du régime d’Assad en Syrie.
Le rapport affirme que “les principales forces conduisant l’insurrection en Syrie” sont composées “des Salafistes, des Frères Musulmans, et d’al-Qaïda en Irak”, et montre explicitement quels étaient les éléments qui donnaient vraiment son impulsion à l’insurrection.
Quoique les États-Unis aient gardé leur ligne officielle selon laquelle, en Syrie, seuls des rebelles modérés reçoivent des armes, des personnalités politiques, du candidat à la présidence Rand Paul déclarant que les “faucons” du Congrès étaient responsables de la montée de Daech au vice présidentJoe Biden affirmant (à partir de 1:30:00) qu’il n’y avait pas de “rebelles modérés” en Syrie, disent autre chose.
Ahmed déclare que “le document secret du Pentagone donne la confirmation extraordinaire que la coalition menée par les États-Unis contre Daech s’était réjouie trois ans auparavant de l’émergence d’une ‘principauté salafiste’ extrémiste dans la région, ce qui constituait un moyen d’affaiblir Assad.”
Dans un entretien avec Josh Cook de Truth In Media, Ahmed déclare :
“J’ai parlé à un des principaux journaux ici au Royaume-Uni et ce qui était intéressant c’est qu’ils étaient assez favorables à l’idée d’une enquête sur le sujet, mais qu’ils ne se sentaient pas en état de la réaliser. On ne les a pas non plus dissuadés de la publier. Le journaliste auquel j’ai parlé est un journaliste expérimenté, pour lequel j’ai beaucoup de respect, et il était très intéressé par ce que je lui disais. Il m’a écouté intensément – je pouvais vraiment sentir sa peur, que je n’aurais pas dû parler de ça, les choses allaient trop loin – le document est-il vraiment solide ? Il n’était pas confiant.
“Il y a, je pense, comme une acceptation tacite dans les média grand public, qu’il y a certaines choses que nous ne sommes pas autorisés à dire. En l’occurrence l’idée que quelque chose d’aussi abject que Daech ait vraiment pu être prévu ou favorisé délibérément, c’est ce que le rapport implique assez clairement.
“C’est presque trop”, a t-il dit. Ça va à l’encontre de tant de choses que l’on considère comme acquises. Tant de suppositions sur la sorte de suprématie, non seulement américaine, mais de tout l’Occident, et sur la bienveillance de notre gouvernement assurant que nous ne ferions jamais de pareilles choses… C’est un grand saut.”
“D’une certaine manière je pense que les journalistes ont peur et s’inquiètent de repousser les limites à un tel point. Il est préoccupant que règne un silence absolu sur cette question, spécialement dans les médias anglophones. Ce qui pose de vraies questions sur ce qui se cache derrière ce silence.”
Les gens ont le droit d’être informés des agissements d’un gouvernement qui agit en leur nom et la presse a le devoir de dévoiler ce qui est intentionnellement caché au public par ceux qui sont au pouvoir.
Lorsque la presse a peur ou est complice en cachant ces faits au public américain, alors nous, en tant que nation, courons de bien plus grands dangers que tout ce que peut représenter Daech.
S’il vous plaît partagez cet article afin d’aider à ce que cette information vitale soit connue du plus de personnes possible, car les gens ont le droit de savoir ce que leur gouvernement entreprend en leur nom.
Ecoutez l’interview complète avec le Dr Nafeez Ahmed ci-dessous.
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.
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Un rapport du Pentagone prédisait que le soutien des Occidentaux aux rebelles islamiques créerait l’État Islamique (Daech) par Naafez Ahmed

Par Naafez Ahmed
Source : Medium, le 22/05/2015
La coalition anti-Daech a soutenu sciemment des extrémistes violents afin d’isoler Assad et de renverser l’expansion chiite.
Un cabinet d’avocats proche des conservateurs, Judicial Watch, a obtenu la déclassification d’un document secret du gouvernement américain qui démontre que les Occidentaux se sont alliés délibérément avec al-Qaïda et avec d’autres groupes extrémistes pour renverser le dictateur syrien Bachar al-Assad.
Le document révèle qu’en collaboration avec les pays du Golfe et la Turquie, les Occidentaux ont délibérément soutenu des groupes islamistes violents afin de déstabiliser Assad, et que ces “sponsors” voulaient la création d’une “Principauté Salafiste” pour “isoler le régime syrien”.
D’après ce document, déclassifié depuis peu, le Pentagone avait anticipé l’émergence probable de l’État Islamique en tant que conséquence directe de cette stratégie et mis en garde sur le risque de déstabilisation de l’Irak. Bien que le soutien à l’”opposition syrienne” – qui inclut al-Qaïda en Irak – par les Occidentaux, les pays du Golfe et la Turquie ait été pressenti comme susceptible de provoquer l’émergence d’un “État Islamique” en Irak et en Syrie (ISIS), ce document ne fait nulle part état d’une quelconque décision pour arrêter cette politique de soutien aux rebelles syriens. Au contraire, l’émergence d’une “Principauté Salafiste” affiliée à al-Qaïda est décrite comme une opportunité stratégique pour isoler Assad.
Hypocrisie
Ces révélations contredisent la ligne officielle des gouvernements occidentaux en ce qui concerne leur politique en Syrie et soulèvent des questions quant au soutien secret par les Occidentaux à ces groupes extrémistes violents à l’étranger, alors qu’ils utilisent la peur du terrorisme pour justifier l’instauration de la surveillance de masse excessive et la réduction des libertés individuelles dans leurs pays.
Parmi la liasse de documents obtenus par Judicial Watch, et ce au terme d’une bataille juridique, dévoilée plus tôt cette semaine, figure celui émanant de la DIA [Defense Intelligence Agency, Agence du renseignement de la Défense, NdT] classé “secret” du 12 août 2012.
La DIA produit des synthèses de renseignements destinées aux planificateurs, aux responsables politiques et pour les opérations du ministère de la Défense américain et à la communauté du renseignement.
Jusqu’ici, les médias se sont concentrés sur le fait que l’administration Obama était forcément au courant que les rebelles syriens recevaient des armes du bastion terroriste libyen.
Quelques journaux ont parlé de cette prédiction propre à la communauté américaine du renseignement concernant l’émergence de ISIS. Jusqu’à présent, aucun n’a exposé les faits détaillés et troublants qui montrent comment les Occidentaux ont sciemment encouragé cette rébellion sectaire dirigée par al-Qaïda.
Charles Shoebridge, un ancien agent du renseignement de l’armée britannique et de la police anti-terroriste londonienne, a déclaré :
“Étant donné la tendance politique de l’association qui a obtenu ces documents, il n’est pas surprenant de constater que toute la communication qu’on leur a accordée jusqu’à aujourd’hui concerne leur tentative d’embarrasser Hillary Clinton à propos de l’attaque du consulat américain à Benghazi en 2012. Pourtant, ces documents-là ont suscité bien moins de publicité alors qu’ils posent des questions cruciales a propos des gouvernements et des médias de l’Ouest, et sur leur soutien à la rébellion en Syrie.”
Les Islamistes occidentaux
Le document de 2012 récemment déclassifié par la DIA confirme que le composant principal des forces rebelles anti-Assad à ce moment (2012) sont les insurgés islamistes affiliés à des groupes qui conduiront à l’émergence de ISIS. Malgré tout, ces groupes continueront de recevoir le soutien des militaires occidentaux et de leurs alliés régionaux.
Notant que “les Salafistes (sic), les Frères Musulmans et AQI [al-Qaïda en Irak] sont les principales forces dirigeant l’insurrection en Syrie”, le document dit aussi : “l’Ouest, les pays du Golfe et la Turquie soutiennent l’opposition, alors que la Russie la Chine et l’Iran “soutiennent le régime” [de Assad].
Le document de 7 pages de la DIA établit que al-Qaïda en Irak (AQI), précurseur de “l’État Islamique en Irak” (ISI), qui est devenu “État Islamique en Irak et Syrie”, “soutient l’opposition syrienne depuis le début, idéologiquement et à travers les médias.”
Le rapport du Pentagone resté secret jusqu’alors notait que “l’émergence de l’insurrection en Syrie” a pris une “direction de plus en plus sectaire”, attirant le soutien de “puissances sunnites tribales” dans la région.
Dans un paragraphe titré “Futures hypothèses sur la crise” le rapport de la DIA prédit que tant que le régime d’Assad survivra, conservant le contrôle du territoire, la crise continuera à croitre vers une guerre par procuration” (“proxy war”).
Le document recommande aussi la création de “zones de sécurité assurées par la communauté internationale, similaires à ce qui s’est établi en Libye à Benghazi, choisi pour abriter le centre de commandement du gouvernement temporaire.”
En Libye, des rebelles anti-Kadhafi, la majorité étant affiliée à al-Qaïda, étaient protégés par ces zones de sécurité de l’OTAN (autrement dénommées “zones d’exclusion aérienne”).
“Sponsors cherchent entité ISIS”
Néanmoins, “les pays Occidentaux, les États du Golfe et la Turquie soutiennent les efforts “des forces d’opposition syriennes” qui luttent pour “contrôler les zones orientales (Hasaka et Der Zor), adjacentes aux provinces de l’Ouest irakien (Mosul et Anbar)” :
“… il y a la possibilité d’établir une Principauté Salafiste déclarée ou non déclarée en Syrie orientale (Hasaka et Der Zor) et ceci est exactement ce que les puissances qui soutiennent l’opposition veulent, pour isoler le régime syrien, qui est considéré comme un prolongement stratégique pour l’expansion Chiite (l’Irak et l’Iran).”
Le document secret du Pentagone fournit ainsi la confirmation extraordinaire que la coalition menée par les États-Unis combattant actuellement ISIS, avait il y a trois ans accueilli l’apparition d’une “Principauté Salafiste” extrémiste dans la région comme une façon de fragiliser Assad et de bloquer l’expansion stratégique de l’Iran. D’une façon cruciale, l’Irak est considéré comme une partie intégrante de cette “expansion chiite.”
L’établissement d’une telle “Principauté Salafiste” en Syrie orientale, affirme le document de la DIA, est “exactement” ce que “les puissances qui soutiennent l’opposition [syrienne] veulent.” Plus tôt, le document décrit à plusieurs reprises ces “puissances” comme “l’Ouest, les pays du Golfe et la Turquie.”
Plus loin, le document révèle que les analystes du Pentagone étaient parfaitement conscients des risques sinistres de cette stratégie, pourtant ils ont continué.
L’établissement d’une telle “Principauté Salafiste” en Syrie orientale, selon eux, créerait “les conditions idéales pour que AQI retourne dans ses vieilles bases de Mosoul et Ramadi.” L’été dernier, ISIS a conquis Mosoul en Irak et ce mois-ci vient aussi de prendre le contrôle de Ramadi.
Une telle entité quasi-étatique fournira :
“… un élan renouvelé de la possibilité d’unifier le jihad parmi les Sunnites d’Irak et de Syrie et le reste des Sunnites dans le monde arabe contre ce qu’il considère leur ennemi. ISI pourrait aussi déclarer un État Islamique par son union avec d’autres organisations terroristes en Irak et la Syrie, qui créera un grave danger pour l’unité de l’Irak et la protection de son territoire.” Ce document (DIA 2012) est un Rapport d’actualisation du Renseignement (IIR), pas une “Evaluation finale du renseignement” établie, mais son  contenu est contrôlé avant la distribution. Le rapport a été distribué partout dans la communauté du renseignement des USA, y compris au  Département d’État, à l’État-major, au ministère de la Sécurité Intérieure, la CIA, au FBI, parmi d’autres agences.
En réponse aux nombreuses questions sur sa stratégie, le gouvernement anglais a simplement nié toute connaissance du rapport du Pentagone révélant le soutien délibéré par les Occidentaux aux groupes violents extrémistes en Syrie. Un porte-parole des affaires étrangères a dit :
“al-Qaïda et ISIL sont des organisations terroristes proscrites. Le Royaume-Uni s’oppose à toutes les formes de terrorisme. AQ et ISIL et leurs filiales représentent une menace pour la sécurité nationale du Royaume-Uni. Nous prenons part militairement et politiquement à la coalition qui combat ISIL en Syrie et en Irak, et nous travaillons avec nos partenaires internationaux pour contrer la menace par AQ et autres groupes terroristes de la région. En Syrie nous avons toujours soutenu les groupes modérés qui s’opposent à la tyrannie d’Assad et à la brutalité des extrémistes.”
La DIA n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
Adéquation stratégique pour un changement de régime
Analyste des enjeux de sécurité, Shoebridge, qui a enquêté sur le soutien par les Occidentaux aux groupes islamiques terroristes en Syrie depuis le début de la guerre, a montré que le rapport secret du Pentagone recèle des contradictions flagrantes au cœur même des déclarations officielles.
“Depuis les premières années de la crise en Syrie, les gouvernements américain et anglais et presque tous les principaux médias occidentaux ont présenté les rebelles en Syrie comme modérés, libéraux, laïques, démocratiques, et donc méritant le soutien des Occidentaux. Etant donné que ces documents décrédibilisent le bien fondé de ces affirmations, le fait que maintenant ces médias n’en rendent pas compte, malgré leur immense importance, est significatif.”
D’après Brad Hoff, un ancien Marine engagé lors des premières années de la guerre en Irak, l’un des premiers intervenants après le 11 septembre au quartier général des Marines à Quantico de 2000 à 2004, le rapport du Pentagone tout juste sorti contient un incroyable aveu :
“Le renseignement américain avait prédit l’émergence de l’État Islamique en Irak et au Levant (ISIL ou ISIS) mais au lieu d’identifier clairement le groupe en tant qu’ennemi, le rapport définit ce groupe terroriste comme faisant partie du dispositif stratégique américain.”
Hoff, rédacteur en chef de “Levant Report” – journal en ligne animé par des éducateurs, professeurs résidant au Texas et ayant une expérience directe du Proche-Orient – remarque que le rapport de la DIA établit que l’émergence d’une telle entité politique extrémiste salafiste dans la région constitue un “outil pour changer le régime en Syrie”.
Le rapport de la DIA montre, dit-il, que l’émergence de ISIS n’a été rendue possible que dans le contexte de l’insurrection syrienne – “Aucune mention n’est faite du retrait des troupes américaines d’Irak, évènement catalyseur pour l’émergence de l’État Islamique, et qui fait l’objet d’une polémique entre d’innombrables politiciens et autres pontes.” Le rapport démontre que :
“L’instauration d’une ‘Principauté Salafiste’ dans l’est de la Syrie est ‘exactement’ ce que souhaitent les puissances extérieures (les occidentaux, les pays du Golfe et la Turquie) soutenant l’opposition et ce pour affaiblir le gouvernement Assad.”
L’émergence d’un quasi État Salafiste qui pourrait se développer en Irak, fracturant le pays, était donc clairement prévu par le renseignement américain comme probable – mais néanmoins stratégiquement utile – et constitue la contrepartie négative de l’engagement des Occidentaux afin d’”isoler la Syrie”.
Complicité
Des observateurs critiques de la stratégie conduite par les États-Unis dans la région n’ont cessé de soulever des questions quant au rôle des alliés occidentaux fournissant un soutien considérable aux groupes islamistes terroristes pour déstabiliser le régime Assad.
Il est communément admis que le gouvernement américain n’avait pas une compréhension suffisante de l’origine des groupes rebelles anti-Assad, qui étaient supposés être contrôlés et scrupuleusement sélectionnés afin que seuls les “modérés” soient soutenus.
Cependant, le rapport du Pentagone récemment révélé prouve sans ambiguïté que des années avant que ISIS ne lance son offensive en Irak, le renseignement américain était parfaitement conscient que les militants islamistes constituent le cœur de l’insurrection sectaire syrienne.
Malgré cela, le Pentagone a continué à soutenir l’insurrection islamiste, même en sachant que cela provoquerait probablement l’établissement d’un bastion salafiste extrémiste en Syrie et en Irak.
Shoedbridge m’a dit, “Les documents montrent que non seulement le gouvernement américain connaissait au moins depuis août 2012 la nature extrémiste résultant de la rébellion en Syrie” – soit l’émergence de ISIS – “mais que ceci était considéré comme un atout pour les affaires étrangères des États-Unis. Ce qui suppose aussi de consacrer des années d’efforts afin de tromper délibérément l’opinion publique occidentale, via la complaisance médiatique, qui firent croire que l’opposition syrienne est majoritairement ‘modérée’.”
Annie Machon, une ex-agente du renseignement au MI5 qui avait vendu la mèche dans les années 90, révélant que le MI6 avait financé al-Qaïda pour tuer l’ancien dirigeant Kadhafi, a commenté ces révélations :
“Ce n’est pas une surprise pour moi. Dans chaque pays il existe plusieurs agences de renseignement qui s’affrontent pour des objectifs différents.”
Elle a expliqué que l’opération du MI6 en Libye en 1996, qui provoqua la mort de civils innocents, “s’est déroulée au moment précis où le MI5 montait une nouvelle section chargée d’enquêter sur al-Qaïda.”
Machon a ajouté que cette stratégie s’est répétée à grande échelle lors de l’intervention de l’OTAN en 2011 en Libye où la CIA et le MI6 :
“… soutenaient ces mêmes groupes libyens qui provoquèrent la faillite de l’État, des meurtres de masse, l’exode et l’anarchie. Donc l’idée selon laquelle des personnes provenant de l’institution militaire et du renseignement américain auraient empêché le développement de ISIS après qu’ils eurent échoué à faire intervenir l’OTAN une nouvelle fois fait partie d’un modèle bien établi. Et ils restent indifférents à l’ampleur des souffrances humaines provoquées, considérées comme faisant partie du jeu.”
Diviser pour mieux régner
Plusieurs membres du gouvernement américain ont avoué que leurs alliés les plus proches dans la coalition anti-ISIS financent des groupes extrémistes islamistes violents, groupes faisant maintenant partie intégrante d’ISIS.
Joe Biden, actuel vice-président US, a admis il y a tout juste un an que l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Qatar et la Turquie avaient fourni des centaines de millions de dollars aux rebelles islamistes en Syrie, et que ceux-ci se sont métamorphosés en ISIS.
Mais il a refusé d’admettre ce que ce document confidentiel du Pentagone prouve – à savoir que l’entière stratégie était dirigée, appliquée et contrôlée par les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, Israël et d’autres puissances occidentales.
La stratégie paraît correspondre au scénario annoncé récemment par un rapport de la Rand Corp commandité par l’armée américaine.
Le rapport, publié 4 ans avant celui de la DIA, appelé “Profiter du conflit entre Chiites et Sunnites en prenant parti pour les régimes sunnites conservateurs de façon décisive et en travaillant avec eux et contre tous les mouvements chiites dans le monde musulman.”
Les États-Unis auraient besoin de contenir “la puissance iranienne” dans le Golfe “en renforçant les régimes traditionnels sunnites comme l’Arabie Saoudite, l’Égypte et le Pakistan.” Simultanément les États-Unis doivent maintenir “une relation forte et stratégique avec le gouvernement irakien Chiite” malgré son alliance avec l’Iran.
Le rapport RAND confirma que la stratégie du “Diviser pour Régner” était déjà à l’œuvre, “créant des divisions dans le camp jihadiste. De nos jours cette stratégie s’applique à nouveau en Irak au niveau tactique.”
Le rapport relève que les USA ont conclu une “alliance provisoire”avec des groupes de rebelles nationalistes affilés à al-Qaïda – qui les ont combattus pendant quatre ans – par la fourniture d’armes et de financement. Bien que ces nationalistes “aient coopéré avec al-Qaïda contre les forces US”, ils sont maintenant soutenus pour exploiter “la menace commune qu’al-Qaïda fait maintenant peser sur tout le monde.”
Le document DIA 2012, cependant, démontre plus loin que, tout en payant d’ex-membres d’al-Qaïda en Irak prétendument renégats pour justement combattre al-Qaïda, les gouvernements occidentaux armaient dans le même temps les insurgés d’al-Qaïda en Syrie.
La révélation d’un document interne des renseignements US selon lequel la coalition menée par les États-Unis, supposée combattre “l’État islamique” aujourd’hui, a sciemment permis l’émergence d’ISIS, soulève des questions troublantes sur les récents efforts du gouvernement pour justifier l’extension des mesures anti-terroristes.
A l’aube de la montée d’ISIS, de nouvelles mesures intrusives pour combattre l’extrémisme, comprenant la surveillance de masse, un plan orwellien de “prévention des risques” et même le projet d’autoriser les gouvernements à censurer les stations de radio, sont mis en place des deux côtés de l’Atlantique. Sont ainsi ciblés, de manière disproportionnée, les activistes, les journalistes et les minorités ethniques, particulièrement les minorités musulmanes.
Et pourtant le nouveau rapport du Pentagone révèle que, contrairement aux affirmations des gouvernements occidentaux, la cause fondamentale de la menace est la conséquence de leur politique profondément inepte consistant à financer secrètement le terrorisme islamique pour des objectifs géopolitiques douteux.
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.