Dimanche 5 avril, veille de Pâques, Eric Zemmour était invité sur BFM-TV pendant trois quarts d’heure pour commenter l’actualité. Le candidat malheureux à la présidentielle 2022, multi-condamné pour complicité d’injure publique, provocation à la haine et diffamation, a tenu à donner son avis sur Bally Bagayoko, récemment élu à la mairie de Saint-Denis. Ce qui a provoqué un moment doublement malaisant.
D’abord, Eric Zemmour a affirmé avoir entendu l’édile dire que Saint-Denis était la « ville des Noirs ». On se demande bien comment il peut en être si certain, alors qu’images et sons enregistrés par la télévision ont formellement prouvé que Bally Bagayoko avait dit « ville des rois », la déformation étant née des oreilles racistes de la fachosphère, avant d’être reprise jusque sur les plateaux des télévisions.
Ensuite, voulant prononcer le nom de l’élu, Zemmour s’en est montré incapable, bredouillant un « babababa balek » incompréhensible. Il a fallu que le journaliste le fasse à sa place. Ne pas être capable de prononcer un nom à consonance étrangère, voire faire exprès de l’écorcher, est une vieille tradition raciste, d’autant plus signifiante chez un homme politique qui a si souvent insisté sur l’onomastique comme critère distinctif de la francité. Cela mérite à peine commentaire. En revanche, il est intéressant de s’appesantir un instant sur la phonétique elle-même. Car la suite des sons prononcée par Eric Zemmour est tout aussi signifiante : « babababab ». Pourquoi ? Parce qu’elle rappelle immédiatement un mot important dans l’histoire des représentations de l’étranger : « barbare ».
On connaît bien l’origine de ce mot : « barbare » (βάρβαρος) était le nom que donnaient les Grecs aux étrangers. Or ce mot, qui a été investi ensuite des connotations de « non civilisé » (à Rome) puis de « cruel, sauvage » (au Moyen Age) est au départ la simple imitation phonétique – « bababa » – du babil incompréhensible pour les Grecs, produit par ceux qui ne parlaient pas leur langue. C’est ce qu’on appelle un « exonyme ethnocentrique » : un mot qui vient d’un peuple qualifiant les autres selon leur propre langue et culture, et de manière très péjorative en l’occurrence. D’où le fait que pas grand monde (à part des gens comme Eric Zemmour, précisément, parce qu’ils croient en une hiérarchie) ne se permet aujourd’hui d’employer ce mot pour qualifier d’autres civilisations.
Or, ce qui est drôle dans ce cas, c’est qu’en se montrant inapte à prononcer le nom de « Bagayoko » (volontairement ou pas), Eric Zemmour lui-même s’est fait barbare, tout seul, comme un grand. En disant « bababab », il s’est littéralement transformé en ce qu’il dénonce chez les autres, et méprise. C’était presque beau à voir.
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