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Les appuis très hauts placés de Mistral AI
Cédric O, l’ex-secrétaire d’Etat au numérique, a beaucoup fait pour Mistral AI. Mais un autre ministre, pas des moindres, s’est beaucoup démené - et pas qu’en coulisses.
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Vous vous souvenez de Cédric O qui à peine son poste de secrétaire d’Etat au numérique lâché, avait via sa société de conseil Nopeunteo souscrit 17 610 actions de Mistral AI pour 176,10 euros pièce, devenant l’un des tout premiers investisseurs et actionnaires, et co-fondateur, de la start’up pilotée par Arthur Mensch.
Cédric O ne s’était pas contenté de conseiller en interne Mistral AI. Il s’en était aussi fait le lobbyiste attitré, notamment pour défendre l’IA Act européen dans le sens que le voulait la start’up. Soit moins de réglementations. Rappelons qu’aux affaires, Cédric O avait plaidé pour exactement l’inverse. Et que, tout en ayant un pied dans Mistral AI, l’ex-ministre gardait le second dans les cercles de pouvoir puisqu’il avait intégré un comité de l’IA générative chargé de conseiller la première ministre…
Si vous avez quelques difficultés à vous remémorer cet épisode, nous vous engageons à relire ce que nous avions rapporté à l’époque.
Depuis, Mistral a enchaîné les tours de table. Depuis sa création en avril 2023, la start’up a levé 6 à 7 milliards d’euros. Le dernier en date: 3 milliards d’euros mené par Samsung aux côtés du fonds Scale-up Europe lancé par la Commission européenne - la plus importante levée de fonds jamais réalisée par une entreprise technologique européenne. Aujourd’hui, Mistral est valorisée à 21 milliards d’euros, valorisation qui n’est que théorique.
C’est évidemment tout bénef’ pour les fondateurs et les actionnaires, dont Cédric O, bien que les gains pour l’ex-secrétaire d’Etat, évalués à la louche à 90 milliards d’euros, relèvent d’une simple estimation. D’abord parce que Cédric O a déjà revendu des parts - sans que l’on sache combien. Ensuite parce que la société n’est pas cotée en bourse, donc on ne connait pas sa vraie valeur, celle du marché.
La presse (un tout petit peu), les réseaux sociaux surtout - dont Juan Branco, candidat à la présidentielle - ont récemment fait choux gras des investissement avisés de Cédric O et de l’engagement de l’ex-secrétaire d’Etat pour Mistral, symbole parfait du “capitalisme de connivence”.
L’ex-ministre s’en est sorti jusque-là, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) ayant estimé que de qu’incompatibilité il n’y avait pas, Mistral AI ayant été fondée en avril 2023, soit près d'un an après le départ du ministre du gouvernement en mai 2022. Rappelons que de par la loi qui l’a créée, la HATVP ignore les liens d’influence futurs - elle ne se penche que sur le passé.
Ce n’est pas la seule zone grise. Les outils de contrôle de la HATVP s’avèrent inadaptés aux montages via des structures de conseil indépendantes comme Nopeunteo. En validant ce schéma intermédiaire qui emprunte à la société écran - schéma qui s’est généralisé parmi les responsables politiques en reconversion soit dit en passant… - l'autorité ne peut tracer efficacement ni l'origine réelle des flux financiers, ni les actions concrètes de lobbying menées, et notamment dans ce cas de figure par l'ex-ministre pour le compte de Mistral AI.
Lors du procès en diffamation intenté par Cédric O contre Bertrand Burgalat, qui avait accusé l’ex-ministre de prise illégale d’intérêt, le tribunal de Paris avait relaxé le président du syndicat national de l’industrie phonographique, estimant que la controverse autour de ce dossier reposait sur une “base factuelle suffisante” et relevait pleinement du débat public. Le tribunal avait du reste qualifié le contrôle initial de la HATVP de “parcellaire”.
Reste que Cédric O n’est pas le seul à avoir œuvré pour Mistral AI. Un autre ministre d’Emmanuel Macron s’est largement investi : Bruno le Maire.
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Le 8 septembre 2025, ASML, le géant néerlandais des équipements de lithographie pour semi-conducteurs, investit 1,3 milliard d’euros dans Mistral, pour un tour de table total de 1,7 milliards d’euros, devenant ainsi son principal actionnaire avec environ 11 % du capital. Un partenariat stratégique est aussi mis en place pour intégrer les modèles de Mistral dans les produits et les opérations d’ASML.
Ministre de l’économie jusqu’au 21 septembre 2024, Bruno le Maire a beaucoup travaillé pour aider Mistral AI. La start-up n’a pas seulement bénéficié de subventions et d’aides à l’innovation - via BPI France, la banque publique d’investissement sous la tutelle de Bercy. Bruno le Maire (et plus largement l’exécutif) a activement utilisé la diplomatie économique pour pousser Mistral auprès des investisseurs étrangers. En mars 2024, le ministre de l’économie avait même porté un projet de Communauté européenne de l'intelligence artificielle “afin de mieux coordonner les moyens pour innover dans ce domaine”.
Sur le plan réglementaire également, le rôle de Bruno le Maire (mais pas que lui) est patent. Fin 2023, lors des négociations sur l’IA Act - la législation européenne sur l’intelligence artificielle - le ministre, aux côtés d’Emmanuel Macron (et de Cédric O côté Mistral là), avait mené un intense lobbying pour alléger les contraintes pesant sur les “modèles de fondation” - les technologies d’IA générative comme celles de Mistral AI. Les coulisses, en France et en Allemagne, ont été documentées par l’Observatoire des multinationales.
On se rappelle qu’en juin 2023, lors du salon VivaTech en présence d’Arthur Mensch (le PDG de Mistral) et d’Emmanuel Macron, le patron de Nvidia avait loué l’implication personnelle du président de la République français, qui n’avait pas hésité à prendre son téléphone pour mettre autour de la table de Mistral les plus grandes entreprises de l’Hexagone, Orange, Thalès, etc.
Cette implication au plus haut sommet de l’Etat n’est pas épisodique. Et n’est pas que du passé. En 2026, Mistral AI a bénéficié de 6 millions d’euros de commandes publiques. Le contrat passé avec l’Etat vise à intégrer les solutions de l'entreprise au sein des ministères (notamment pour la cybersécurité et la lutte contre la fraude fiscale) et à y détacher des ingénieurs.
Bruno le Maire : 10 mois chez ASML et puis s’en va…
C’est dans ce contexte, avec ce passif, que Bruno le Maire rejoint le 1er janvier 2025 ASML, leader mondial néerlandais des machines de gravure de puces, comme conseiller stratégique du comité exécutif - neuf mois avant la levée de fonds qui fera de Mistral l'entreprise IA la plus valorisée en Europe. Le rôle de l’ex-ministre ? Conseiller ASML sur les investissements pour renforcer l’écosystème européen des semi-conducteurs.
Avec le succès que l’on voit : ce 21 septembre 2026, le vice-président exécutif d'ASML a déclaré publiquement n’avoir absolument rien vendu en Europe. Les ventes de systèmes de lithographie d'ASML sur le continent européen sont tombées à zéro au cours du deuxième trimestre 2026. L'essentiel de la production ultra-avancée d'ASML est absorbé par l'Asie - principalement la Corée du Sud, Taïwan et la Chine - ainsi que par les États-Unis, notamment parce qu'aucune nouvelle usine de puces électroniques n'est sortie de terre en Europe.
Ce qui nous ramène à la “mégafab” prévue pour être construite en Isère, sous les vivats d’Emmanuel Macron et Bruno le Maire, projet chapeauté par le commissaire européen Thierry Breton, résultat d’un partenariat entre le franco-italien STMicroelectronics (STMicro) et l’américain GlobalFoundries (GF). La suite on la connait : saturé, le marché des semi-conducteurs s’est retourné, et le partenariat n’a jamais vu le jour malgré les milliards d’euros promis par Bercy et le Chips Act européen - plan d’aide européen qui n’a pas fait le poids face aux milliards de dollars promis outre-atlantique pour que GF rentre au bercail.
STMicroelectronics : où sont passés les milliards? | ||||||
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Le 12 juillet 2022, Emmanuel Macron et Bruno le Maire sabraient, sur le site de Crolles en Isère, le champagne pour fêter le partenariat entre le franco-italien STMicroelectronics et l’américain (adossé à un fonds émirati) GlobalFoundries. Objectif : doubler la production de semi-conducteurs dans l’UE et tenter de rester dans la course face aux géants américains et asiatiques. | ||||||
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La stratégie européenne pour faire du continent un concurrent de poids aux USA et à l’Asie se pose là. Le cas de STMicro/GF n’est pas isolé. En Allemagne, le projet géant d'Intel (30 milliards d'euros) a lui aussi été gelé officiellement en septembre 2024 en raison des difficultés financières massives du groupe américain - et du coup de pouce de l’administration américaine.
Quant au projet du taïwanais TSMC (leader sur le marché) prévu à Dresde, il a été réorienté vers des technologies de puces automobiles moins avancées qui nécessitent moins de machines de lithographie de toute dernière génération par rapport aux fonderies américaines ou asiatiques. Depuis, le géant taïwanais a concentré son effort en Arizona sur les puces sub-nanométriques de pointe - lesquelles nécessitent les machines d'ASML.
Le saut de puce de Bruno Le Maire chez ASML
Mais revenons à Bruno Le Maire. L’ex-ministre de l’économie était donc en poste chez ASML au moment de l’investissement dans Mistral. Et vu qu’il occupait le poste de conseiller stratégique, la question de son intervention laisse peu de place au doute.
Pour tenter de nous en assurer, nous avons contacté les intéressés. Pas plus ASML que Bruno le Maire n’avaient répondu à nos questions à la date de publication de l’article. Quant à Mistral AI, la société a fait savoir qu’elle ne partageait pas ce type d’information.
Restent la chronologie et la concomitance des agendas.
L’engagement officiel et le partenariat stratégique liant ASML à Mistral AI ont été conclus et signés le 8 septembre 2025. Le 5 octobre, Bruno le Maire n’était plus le conseiller d’ASML. Pourquoi ce départ soudain, dix mois après sa prise de fonction, et moins d’un mois après la levée de fonds, de poids pour Mistral AI ? Il est légitime de douter que l’ex-ministre-écrivain-
Ainsi donc, Bruno le Maire était en poste chez ASML au moment précis où l’entreprise investissait massivement dans une start-up qu’il avait lui-même soutenue politiquement pendant sept ans à Bercy. C’est peu dire que le chevauchement temporel est troublant.
Il faudra manifestement s’en tenir là. Aucune plainte n’a à notre connaissance été déposée. Contacté, le parquet national financier a fait savoir qu’aucune enquête n’était ouverte concernant Bruno le Maire.
Et pour cause. L'ex-ministre est, en effet, parfaitement dans les clous. Il a scrupuleusement coché toutes les cases, notifiant en bonne et due forme la HATVP la modification de sa société de conseil, 48 Jacob, dans le but de délivrer des prestations auprès de ASML.
Comme le rappelle Kevin Gernier chez Transparency International, la réforme de 2007 a neutralisé le délit de pantouflage en exigeant la preuve d'un acte administratif ou financier ciblant directement l'entreprise d'accueil. En excluant de fait les investissements triangulaires, les holdings et les dynamiques d’écosystèmes, le législateur a gravé dans le marbre du code pénal un gigantesque angle mort. Et consacré le transfert de la charge du contrôle des portes tournantes à une HATVP aux moyens passablement limités. Au risque d’une dérive autrement plus profonde. Le dispositif visait à contre-carrer la corruption ? Il instaure au final une capture légale de l’expertise publique.
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