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mardi 2 juin 2026

POURQUOI EMMANUEL TODD NE NOUS EST PAS D’UN GRAND SECOURS POUR COMPRENDRE LA CHINE par Bruno GUIGUE

 

Regis de Castelnaujuin 2 · Regis’s Substack

Emmanuel Todd est quelqu’un de courageux. Issu du monde académique bourgeois il a subi de sa part un lynchage dans les règles, pour son ouvrage : « qui est Charlie ? » Ça l’a secoué alors qu’il avait raison, mais il est resté droit. À la différence de Régis Debray qui s’était couché après un traitement identique lors de l’agression de l’OTAN contre la Serbie. Comme l’a démontré son dernier bouquin « La défaite de l’Occident ». Il arrive quand même parfois de se planter. Cela a été le cas avec la Chine, comme il le reconnaît (en partie) dans un entretien vidéo chez fréquence populaire récemment. Poussé par mon mauvais fond j’ai motivé Bruno pour qu’il commente ses erreurs précédentes. Ça dépote…

Dans un entretien récent sur "Fréquence populaire" avec Diane Lagrange, l’anthropologue et historien Emmanuel Todd a fait son mea culpa à propos de la Chine. C’est l’occasion rêvée pour s’intéresser à son interprétation de la puissance chinoise et de son avenir.

Citons-le :

“Je n’ai jamais été suffisamment intéressé par la Chine, et c’est quand même une erreur, je veux dire compte tenu de la taille de la Chine”, c’est même “une immense erreur”. Il y a “quelque chose qui n’est pas assez en évidence”, c’est le fait que “tous les pays du monde non-occidental” ne sont plus “soumis aux pressions occidentales et spécialement américaines, aux politiques de sanctions, etc., parce que désormais la puissance économique de la Chine leur donne d’autres options”. Autrefois, lorsqu’on était “éjecté du système de transferts occidentaux, de la machinerie occidentale”, “il n’y avait rien, donc il y avait un pouvoir absolu”. Mais maintenant “les gens peuvent se retourner vers la Chine”, parce qu’elle représente “un énorme contrepoids aux États-Unis". “Je dis bien dans mon livre que le reste du monde a choisi la Russie”, mais “je pense que je n’ai pas assez souligné la centralité de la puissance chinoise”. Mon “plaisir pervers d’intellectuel, c’est de souligner mes erreurs. Ce que je peux me permettre de faire parce que j’ai dit beaucoup de choses justes, et c’est pour mettre mal à l’aise les gens qui n’ont jamais aucune idée, parce que la seule façon de ne jamais se tromper, c’est d’avoir zéro idée”.

Cette “centralité de la puissance chinoise”, en effet, il était temps pour Emmanuel Todd de s’en apercevoir : car le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a passé la majeure partie de sa carrière d’anthropologue à la dénier fermement. C’est un fait : dans ses rares écrits sur ce grand pays, il a toujours produit une interprétation extrêmement négative de la Chine et dessiné une perspective très pessimiste quant à son avenir. Il suffit pour s’en rendre compte de se livrer à une lecture serrée des 13 pages qu’il lui a consacrées dans un livre de 606 pages où il prétendait, en 2017, présenter “une esquisse de l’histoire humaine” : c’est en effet le sous-titre de l’ouvrage intitulé “Où en sommes-nous ?”, dernière en date de ces vastes fresques anthropologiques où Todd montre que la différence des systèmes familiaux explique l’évolution politique des grands ensembles régionaux qui se partagent l’espace mondial.

De cet exposé lapidaire sur la Chine, l’auteur ne s’est guère démarqué par la suite, du moins à ma connaissance, jusqu’à ce mea culpa intellectuel dont on vient de lire la transcription. Pour connaître l’état actuel de la pensée de notre anthropologue sur la Chine, et en attendant la révision doctrinale dont le programme a été à peine esquissé, il faut donc lire ce texte de 2017 avec les exigences qui sont dues à un auteur habituellement crédité de la solidité de ses analyses. Or il apparaît que ce texte présente de telles difficultés sur le plan conceptuel, comme sur le plan factuel, qu’il faut bien les examiner, une par une, pour séparer le bon grain de l’ivraie.

Commençons donc par l’incipit de ce fameux chapitre sur la Chine. “La bienveillance dont la Chine a bénéficié de la part des médias nord-américains ou européens contraste avec la sévérité appliquée à la Russie. Si rien n’est pardonné à la démocratie autoritaire russe, tout n’est que péché véniel dans le totalitarisme libéral chinois : Pékin, avec son régime de parti unique, fondamentalement policier quoique tempéré par la corruption, ne s’est attiré que quelques reproches vagues et formels. Pourquoi ? Parce qu’entre 1980 et 2015, la Chine est devenue non seulement l’atelier du monde, mais surtout pour les classes aisées occidentales, le paradis du surprofit. Vendre sur les marchés des pays avancés, les biens produits par une main-d’œuvre chinoise sous-payée, a permis durant quelques décennies de réaliser des marges de rêve. Ce rêve financier a muté en fausse conscience, en refus de comprendre qu’il est impossible de pérenniser le modèle tant du côté des Occidentaux que des Chinois eux-mêmes”.

Reconnaissons que cette interprétation de l’essor économique chinois a sa part de vérité : il correspondait en effet à une situation temporaire et non à “un modèle” qu’on aurait pu “pérenniser”. Mais si tel est le cas, ce n’est pas pour les raisons invoquées par Emmanuel Todd. Car la Chine n’est plus “l’atelier du monde” depuis belle lurette, et elle en est devenue le laboratoire. Si les entreprises étrangères y réalisent des profits, elles ont également été astreintes à opérer des transferts de technologie. Si bien que les “marges de rêves” ne sont plus l’apanage des seules entreprises étrangère installées sur le sol chinois, et que les marques chinoises de véhicules électriques qui inondent le marché mondial sont loin de correspondre au schéma tiers-mondiste complètement obsolète auquel se raccroche notre anthropologue. Cette réduction de la Chine au rôle de réceptacle passif des investissements occidentaux est franchement risible à l’heure des réacteurs nucléaires de 4e génération, de Deepseek et des 60 000 km de LGV, mais elle était déjà erronée il y a vingt ans : l’ouverture économique était un choix stratégique mûrement réfléchi, exécuté par le Parti communiste avec le souci primordial de stimuler le développement de l’économie nationale. Et ce fut un pari largement réussi, comme chacun sait, puisque l’appareil productif chinois est passé du “Made in China” au “Made by China”.

On passera rapidement, en raison de son caractère très conventionnel dès qu’on parle de la Chine en Occident, sur ce prétendu “totalitarisme libéral” dont elle porterait l’empreinte. C’est une notion fumeuse, un signifiant élastique dont on se demande franchement à quoi il correspond : non seulement la Chine n’a rien de libéral, ni sur le plan économique, ni sur le plan politique, mais elle n’est pas davantage un “État totalitaire” dans lequel toute initiative personnelle serait écrasée par un appareil d’État omnipotent. Il suffit de s’y rendre pour réaliser à quel point les Chinois jouissent d’une très grande liberté dans tous les domaines, la seule exception étant le caractère non discutable du pouvoir exercé par le Parti communiste en vertu de sa légitimité historique. En reprenant paresseusement ce vocabulaire, Emmanuel Todd manifeste une incompréhension du système politique chinois : ce n’est pas une dictature opprimant ses citoyens, mais une démocratie populaire où le consentement au pouvoir est dicté par les résultats obtenus, et non par les subterfuges de l’arène politicienne où se complaisent les oligarchies du “monde libre”.

Emmanuel Todd est-il vraiment plus convaincant lorsqu’il parle d’économie ? “Compte tenu du poids, incroyable des investissements dans le PIB, le taux de croissance officiel légèrement inférieur à 7 % en 2016 devrait rapidement approcher de zéro”. Le moins qu’on puisse dire est que cette prédiction a été démentie par les faits. Même durant la crise sanitaire, le taux de croissance chinois est resté positif et largement supérieur à celui de la plupart des pays industrialisés d’une dimension comparable. En 2025, il s’élevait encore à 5%, soit beaucoup plus que la plupart des économies du monde occidental. Certes l’auteur concède que la Chine est caractérisée par “la montée en puissance des classes moyennes”, que “la Chine a amélioré son niveau de vie”, et qu’on y constate “l’élévation du PIB par tête, et même la hausse des salaires”.

Mais Todd a-t-il pris la mesure de cette augmentation ? De 2014 à 2024, le salaire annuel moyen urbain dans le secteur privé est passé de 36 390 à 69 476 yuans, Dans le secteur public (soit un tiers environ des effectifs du secteur privé), il est passé de 62 029 à 124 110 yuans. Avec Xi Jinping, les Chinois ont vu leur salaire pratiquement doubler en dix ans. Qui dit mieux ? Et tout ça, pour une inflation très faible, voire nulle certaines années. Converti en euros, cela donne un salaire mensuel moyen urbain de 734 euros dans le secteur privé et de 1 312 euros dans le secteur public. Quand le kilo de riz est à 0,1 euro, le ticket de métro à 0,3 euro, le ticket de bus à 0,2 euro, un bon plat dans un restaurant de quartier à 3 euros, 600 km de LGV à 20 euros et la course de taxi à 2 ou 3 euros, on peut se faire une idée du pouvoir d’achat des Chinois dont 90%, rappelons-le, sont propriétaires de leur logement dans un pays où il n’y a pas de taxe foncière.

On peut se demander si Emmanuel Todd est conscient de ces réalités, lorsqu’on lit sous sa plume que “de tels progrès sont tout simplement normaux pour une population complètement alphabétisée qui pratique le contrôle des naissances et n’est plus bridée dans son activité économique par un État maoïste fou”. Que la population chinoise ne soit pas bridée dans ses activités multiples est une évidence, mais cette évocation sommaire de la période maoïste n’a pas grand sens, quand on sait que le taux de croissance durant les 25 années correspondant à l’exercice du pouvoir par Mao Zedong a été en moyenne supérieur à celui de la plupart des pays en développement, et que l’État socialiste, à travers mille difficultés, a jeté sous sa direction les bases d'une industrialisation sans laquelle les succès obtenus par la suite eussent été impossibles.

Mais rien n’y fait, et Emmanuel Todd veut voir à tout prix, dans le modèle chinois, “la trace d’une économie de type stalinien, avec son taux d’investissement de 43 % du PIB en 2016”. Irrésistiblement, toutes les caractéristiques du système le pousseraient dans l’ornière : “la restriction persistante imposée à la consommation intérieure, la militarisation de l’économie, les campagnes incessantes de lutte anti-corruption qui signifient tout simplement qu’il n’existe pas en Chine de marché libre, garanti par des institutions stables et sûres”. Quant à la qualification des dirigeants du parti communistes chinois “comme stratèges économiques géniaux” elle serait “particulièrement ridicule”. Car “la Chine n’a pas choisi son destin d’intégrer sa main-d’œuvre au système piloté par les États-Unis, l’Union Européenne et le Japon”. Péremptoire, Todd conclut : “la Chine actuelle a été inventée par l’Occident”.

C’est là, sans doute, que se situe sa principale erreur d’analyse, et aucun de ses arguments ne résiste à l’épreuve des faits. Le “taux d’investissement” dont il se gausse est précisément ce qui a permis la construction d’infrastructures qui n’ont aucun équivalent historique, et qui ont offert à la Chine le premier rang mondial dans la plupart des technologies de pointe. Sans “le marché libre garanti par des institutions stables et sûres” dont il déplore curieusement l’inexistence, comment l’immense secteur privé qui constitue un élément essentiel de l’économie chinoise aurait-il pu prospérer ? On se le demande. Ironiser sur le génie des dirigeants chinois en matière de stratégie économique, enfin, laisse songeur, au moment où la réussite de la planification à la chinoise saute aux yeux de l’ensemble des observateurs et s’illustre notamment avec des succès retentissants dans des domaines qui constituaient des places fortes du monde occidental développé (IA, 5G, électronique, robotique, nucléaire, spatial, aéronautique, construction navale, etc.)

Mais surtout, affirmer que “la Chine a accepté d’intégrer sa main-d’œuvre au système piloté par les États-Unis, l’Union Européenne et le Japon” est totalement absurde. Il y a en Chine 35 millions d’entreprises, 82 millions de travailleurs indépendants, 160 millions d’agriculteurs, 144 millions d’employés du secteur public, 405 millions de salariés du secteur privé domestique et 108 millions de salariés relevant de l’économie mixte. Les entreprises étrangères, elles, ne représentent en 2025 que 10 millions d'emplois, soit 1,5% du total de l’emploi salarié. L’idée que la Chine a réussi son développement en comptant principalement sur les investissements extérieurs et s'est vendue au capital étranger, décidément, fait partie de ces poncifs qui ne résistent pas à l’analyse.

Entêté, Emmanuel Todd poursuit sur sa lancée en affirmant que “les dirigeants chinois ont été manipulés plutôt que manipulateurs”, et c’est pourquoi “ils devraient prendre conscience des réalités : un retournement d’attitude à l’Ouest ne pourrait que révéler l’impuissance stratégique de Pékin”. Peut-on se tromper plus lourdement sur les rapports de forces économiques entre la Chine et ses partenaires occidentaux ? Aujourd’hui, en 2026, c’est le gouvernement français qui demande à la Chine d’investir en France pour y effectuer des transferts de technologie. La thèse selon laquelle les Chinois auraient été “manipulés” est d’autant plus risible que la plupart des observateurs occidentaux s’ingénient au contraire à démontrer que ce sont les dirigeants chinois qui ont manipulé leurs homologues, et que la Chine ne serait entrée à l’OMC que pour en détourner les règles à son profit, donnant naissance à un véritable marché de dupes au détriment des Occidentaux.

Même légèreté dans le propos, lorsque Todd soutient que “l’extraversion économique a fait sortir l’économie chinoise d’une trajectoire normale selon laquelle le rythme et la forme de la croissance seraient définis par ceux du développement éducatif sous-jacent de l’économie chinoise”. Car l’idée que la Chine aurait une économie excessivement extravertie est plus que contestable lorsque l’excédent net commercial ne dépasse pas 2 à 3% du PIB, ce qui est la norme depuis plus de dix ans. Faisant feu de tout bois, Emmanuel Todd porte ensuite la critique sur le système universitaire chinois qui serait désespérément en retard. Or le graphique figurant dans son ouvrage et censé illustrer l’évolution de l’enseignement supérieur en Chine commence en 1960 et s’arrête en 2000. Il n’a cependant pas échappé à l’auteur que la Chine a fait des progrès considérables dans tous les domaines entre 2000 et 2025, et notamment dans celui des études universitaires, le pays formant un million et demi d’ingénieurs par an et ayant vu le développement fulgurant d’une entreprise, BYD, qui compte à elle seule 120 000 ingénieurs pour un million de salariés.

Quand il aborde les questions démographiques, l’auteur est dans sa zone de confort et ses observations correspondent généralement à la réalité : la démographie chinoise est en berne, et la situation a continué de se dégrader depuis 2017, même si elle est encore plus préoccupante en Corée du Sud. Mais le constat s’accompagne d’une explication du phénomène en grande partie obsolète : il est inexact de dire que “la Chine n’a pas eu le temps de mettre en place un système de sécurité sociale et d'assurance vieillesse”, puisque 90 % des Chinois bénéficient aujourd’hui d'un régime d’assurance vieillesse qui, certes, n’est pas aussi généreux que celui d’un pays comme la France, mais qui a néanmoins le mérite d’exister. Ces considérations sur le déclin démographique de la Chine permettent ensuite à Emmanuel Todd d’insister à juste titre sur le déséquilibre quantitatif entre les sexes, lié au caractère “autoritaire et patrilinéaire” de la famille chinoise.

Des observations anthropologiques non dépourvues d’intérêt, mais on peut douter de leur valeur explicative. Surtout lorsque Emmanuel Todd affirme que “le rôle directeur du parti communiste et l’omnipotence de la police témoignent de l'autoritarisme”. Il n’est pas certain que nos merveilleuses démocraties ne recèlent pas, elles aussi, une forte dose d’autoritarisme, et ce en dépit de la différence des systèmes familiaux. Quant à “l’omnipotence de la police”, si elle existe, elle a au moins le mérite de garantir aux citoyens chinois une sécurité dont nous aimerions bénéficier à notre tour. Et cela, sans prendre le risque d’un tir direct pour refus d’obtempérer, puisque la police chinoise n’est pas équipée d’armes létales et ne peut guère sortir le calibre au moindre prétexte.

Particulièrement scandaleux, enfin, est l’argument invoqué par Emmanuel Todd avant de clore cet exposé sommaire : selon lui, “le nationalisme xénophobe, entretenu par le parti communiste, devenu de ce fait beaucoup plus proche du fascisme que du marxisme-léninisme, empoisonne la vie du Japon voisin, dont nous avons vu à quel point il avait renoncé à la puissance et à l'expansionnisme”. En lisant ces lignes, on se demande sur quelle planète habite Emmanuel Todd. Même si on connaît la réponse : ses affinités avec le Japon sont suffisamment connues pour qu'on n’y insiste pas davantage. Mais lorsqu’il affirme que “la violence du colonialisme japonais n’a pas excédé celle du colonialisme français en Algérie, ou celle des guerres indiennes aux États-Unis, bien loin de ce que représente pour l’humanité, la Shoah”, on se dit qu'Emmanuel Todd ne se rend même pas compte de ce qu’il écrit. “L’insistance des communicants chinois à nous rappeler les massacres de Nankin a quelque chose de pathétique”, affirme-t-il pour conclure : on lui laissera la responsabilité d’un tel propos sans faire de commentaire, et ce dans le seul but de rester poli.

Au moment où le militarisme japonais connaît un regain de faveur et où le Japon bafoue ses propres principes en procédant à un réarmement massif, ces propos ont une résonance sinistre, et ils franchiraient les limites de l’indécence s’ils étaient prononcés aujourd’hui. A la décharge de l’auteur, rappelons toutefois que son livre a été publié en 2017, et c’est bien la seule circonstance favorable qu’on lui accordera. On terminera la lecture de ce portrait de la Chine par Emmanuel Todd en citant la conclusion du chapitre : “Frappée par le tassement de la demande mondiale, subissant de plein fouet la baisse du taux de croissance qui en résulte, souffrant d’un fort déséquilibre démographique, subissant la montée des inégalités dans le contexte d’une culture égalitaire avec ses 1,3 milliard d’habitants, la Chine sera l’un des grands pôles d’instabilité mondiale en ce début du troisième millénaire”. Depuis le tour de force dont il est crédité à propos de la chute de l’URSS, Emmanuel Todd a multiplié les prédictions. Celle que nous venons de lire, à l’évidence, est un loupé magistral. Car s’il y a une vérité aujourd’hui largement admise, y compris par des observateurs peu suspects de sympathie à l’égard du PCC, c’est bien que la Chine joue le rôle d’une puissance stabilisatrice, et non déstabilisatrice.

Au terme de ce bref parcours des thèses d’Emmanuel Todd sur la Chine, que faut-il conclure ? Paradoxalement, le caractère habituellement hétérodoxe des analyses de cet auteur semble se dissoudre, comme le sucre dans l’eau, au contact de l’objet “Chine”. C’est peu de dire qu’il n’y comprend rien, et au demeurant, il a lui-même avoué son “immense erreur”. Mais encore faudrait-il qu’il nous dise en quoi il s’est trompé, quel est le point nodal de l’erreur intellectuelle qu'il confesse avec une grande honnêteté. Appliquant les recettes de sa propre anthropologie au cas chinois, il y discerne un système autoritaire et patrilocal peu propice à la liberté individuelle et à l’émancipation féminine. Cette description correspond en effet à ce que nous savons de la structure familiale traditionnelle qui existe en Chine depuis des millénaires, mais il est étonnant que l’anthropologue ne fasse pas état de la loi de mai 1950 sur la famille et sur son rôle émancipateur à une époque où les sociétés occidentales elles-mêmes maintenaient une forme de patriarcat qui n’en était pas moins oppressive pour les femmes.

Quoi qu’il en soit, cette grille de lecture purement anthropologique suffit-elle à rendre compte des spécificités chinoises ? Le texte que nous venons de lire, les thèses que nous venons de soumettre à la critique, montrent que c’était mission impossible. Emmanuel Todd ne peut pas expliquer ce qui se passe en Chine avec la grille d’analyse qui est la sienne : telle est la conclusion que nous pouvons tirer de l’examen même de ses idées. Pour comprendre la Chine, il faut disposer d’une autre grille d’analyse : celle que le marxisme bien compris peut nous aider à formuler. La Chine est une formation sociale originale qui s’extrait obstinément depuis 75 ans de la gangue d’un système archaïque afin de construire pas à pas un socialisme original. Il vaudrait mieux en tenir compte si l'on veut éviter les fausses pistes et les explications mono-causales.

Comprendre ce processus, en effet, nécessite de connaître les caractéristiques du système ancestral qui lui fournit son point de départ, mais nécessite surtout l’intelligence des luttes sociales, politiques et idéologiques qui ont conduit la Chine au niveau de développement qui est le sien aujourd’hui. Anthropologue aux idées décapantes, essayiste brillant, Emmanuel Todd ne nous est pas d’un grand secours pour comprendre la Chine : peut-être parce qu’il ne la comprend pas lui-même, sans doute parce qu’il a un parti pris aveuglant en faveur du Japon, et à coup sûr parce qu’il est prisonnier d’un schéma de pensée libéral dont il se réclame souvent, et qui l’empêche d’accéder à la compréhension du socialisme chinois, des forces productives qu’il a su développer, des rapports sociaux qui le caractérisent, des modes de production qu’il a combinés sous la tutelle d’un État planificateur. Pour comprendre la Chine, la description statique des structures familiales ne suffit pas : il faut saisir cette dynamique des processus historiques qui l’ont arrachée au sous-développement et qui la propulsent vers de nouveaux sommets depuis 1949.

Référence : Emmanuel Todd, Où en sommes nous ? Une esquisse de l’histoire humaine, Seuil, 2017, p. 575-588.

 
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BRUNO GUIGUE
BRUNO GUIGUEBRUNO GUIGUE

Normale Sup, ENA, ex-haut fonctionnaire, Professeur invité à l'Université normale de la Chine du Sud. Auteur de "L'Odyssée chinoise, de Mao Zedong à Xi Jinping", Editions Delga, 2025.

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