Vendredi 1er mai – #107 : J’ai deux casquettes
BONJOUR CHERS XOOMERS ! Enfant, mon grand-père m’emmenait visiter le musée de Montauban. Clou de la visite : le violon d’Ingres. Le vrai, celui de la fameuse expression ! Le peintre de la cité protestante avait deux amours : son pinceau et l’archer. J’y pensais en lisant le dernier ouvrage de Bruno Le Maire, Le temps d’une décision (Gallimard, 309 pages, 22 euros). L’ancien ministre de l’Economie ne cesse-t-il pas, lui-aussi, de revendiquer deux passions, la politique et la littérature ? Il publie ainsi dans la collection Blanche (celle de Proust, Gide, Camus, Sartre ou Duras !) un récit dans lequel il est entre autres question de... finances publiques !
Justification. Cette double casquette, BLM l’assume. Depuis plus de vingt ans. « J’ai entamé ma carrière politique en 2004, j’ai publié mon premier livre la même année. Depuis, j’ai toujours mêlé écriture et politique », se justifie-t-il encore dans Marianne en 2024. Six opus rédigés en sept ans de gouvernement, c’est peu dire que cette graphomanie irrite. Alors l’ex-ministre accumule les arguments. En variant de ton. Intimiste : « Je suis un seul homme : ministre par fonction, écrivain par nature ». Physiologique : « Pour être un ministre de l’Economie totalement à sa tâche, j’ai aussi besoin d’écrire ». Emphatique : « J’ai deux vocations : l’une littéraire et l’autre politique. Et on ne renonce jamais à une vocation ». Pratico-dramatique : « Je revendique cette liberté, parce que ça vous donne un équilibre intérieur et que ça permet même d’exercer mieux son activité de ministre ».
Paradoxe. Pareille défense révèle à quel point le paradoxe de la double excellence est difficile à faire accepter. La rhétorique des deux passions peut passer pour une posture – elle signalerait une profondeur, une complexité que le simple homme de pouvoir n’aurait pas. Avec le risque que si la littérature est votre priorité, qu’est-ce que cela dit de votre engagement politique ? C’est aussi une légitimation symbolique sans équivalent en France : la République aime les hommes d’Etat lettrés. Là encore, attention, cette tradition masque une instrumentalisation : le livre sert à humaniser, à se distinguer de la mêlée politicienne et il devient un personal branding avant d'être une œuvre. Bruno Le Maire navigue entre ces écueils. Pour lui, trouver le temps d'écrire en fonction le différencie des auteurs d’un jour qui se révèlent avant une candidature ou se font témoin après un portefeuille.
Transposition. Si la double casquette intellectuelle est presque un attendu culturel dans le monde politique, c’est une autre histoire dans le business. Parce que la légitimité d’un chef d’entreprise est utilitaire : elle se mesure à l’ebitda, pas au capital symbolique – une question de crédibilité. Il existe bien des PDG pianistes virtuoses, chanteurs ou collectionneurs, mais ils cantonnent leur violon d’Ingres à la sphère privée. Claude.ia que j’interroge évoque le cas rare d’Octave Gélinier, à la fois directeur général de Cegos et auteur de livres de management devenus des classiques. Mais il avait résolu la tension autrement, sa passion intellectuelle servait son métier... Voila, le mandat du politique est autant rhétorique qu’exécutif (il doit convaincre, séduire, incarner). Le CEO est jugé sur un seul critère terminal : la performance. Sa double ambition, s’il l’affiche, doit se mettre au service des actionnaires et des parties prenantes.
Décideur. A propos de BLM, lisez l’article de Corinne Lhaïk, Bruno Le Maire se rêve en démolisseur du système. Franchement, c’est un bon livre. Et une analyse subtile autour de la décision en politique. Certains passages me rappellent mon entretien avec Ismaël Emelien, ancien spin doctor de Macron devenu start-uppeur. Rappelez-vous, à la question de savoir comment on passe d’un job à l’autre, il m’avait drôlement répondu : « A l’Elysée, j’ai été malheureux. Frustré de ne pas avoir assez d’impact, de devoir mettre 100 kilos de patates dans la machine à frites pour n’en obtenir qu’une… »
Prérogatives. Au fond, Bruno Le Maire n’a pas tort lorsqu’il affirme que l'écriture en ce qu’elle permet de poser les choses, de réfléchir, est un complément essentiel de l’action. Son Temps d’une décision ne sera pas sans intérêt pour les managers. Il écrit ainsi : « D’où vient l’autorité du chef ? De ses prérogatives dans la décision et de sa spiritualité dans son comportement... » La spiritualité ? « Je parle de ce qui fonde l’autorité et qui échappe aux lois, aux textes, aux honneurs [...] et à l’apparat du pouvoir : la connaissance du passé, la lucidité sur le présent, l’imagination pour l’avenir. Car l’autorité se fonde dans le temps. » Une belle conclusion pour la GenXO, non ?
GenXO. GenXO, c’est un X comme eXpérience et un O comme Opportunité, pour les actifs suractifs de plus de 55 ans qui savent prendre des décisions. Puisque l’on appelle désormais les membres de la Génération Z les zoomers, je propose de baptiser notre communauté les xoomers.
XOOMERS, SI VOUS TROUVEZ CETTE EDITION UTILE, TRANSMETTEZ-LA A QUELQU’UN QUE VOUS ESTIMEZ !
Rémi Godeau, directeur de la rédaction de l’Opinion
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