L'article de Vanity Fair en sélection raconte l'histoire récente du Club Med à travers celle d'Henri Giscard d'Estaing. Nous nous en servirons ici comme point d'appui pour remonter plus loin : raconter ce que fut ce fleuron français, pionnier du all inclusive, profondément français dans l'esprit, longtemps moqué, attaqué de toutes parts, et désormais peu à peu rentré dans le rang après son passage sous pavillon chinois. Un basculement révélateur de notre époque. Le Club Med s'inscrit dans une tradition française singulière, celle d'un loisir pensé comme émancipation collective. Auberges de jeunesse, Front populaire, tourisme social d'après-guerre : derrière le Club, une idée presque politique, celle de libérer le corps, le temps, suspendre la vie ordinaire. En 1950, le Belge Gérard Blitz, ancien joueur de water-polo, résistant décoré et futur promoteur du yoga en Europe (une vie aussi atypique que romanesque) lance, avec l'aide de Gilbert Trigano (son fils Serge, présidera le Club Med dans les années 90 et fondera notamment le groupe hôtelier Mama Shelter), le premier village à Majorque. Le succès est immédiat. Très vite, le Club devient un espace à part, un monde parallèle où les hiérarchies s'effacent, les classes se mêlent, le tutoiement s'impose : une communauté temporaire, codifiée mais ouverte. L'imaginaire de la transgression (fête, alcool, séduction) n'est pas un accident. C'est la base, la promesse. Le Club ne vend pas un hébergement, mais une intensité de vie : une seconde existence, plus dense, plus libre, plus incarnée. Et c'est précisément ça qui en a fait le succès. Le modèle repose sur une microsociété codifiée, presque un État dans l'État : chef de village en chef d'orchestre, GO (Gentils Organisateurs) en animateurs permanents, GM (Gentils Membres), les clients, en participants actifs, et GE (Gentils Employés) aux fonctions opérationnelles (cuisine, service, entretien, maintenance, technique). Un langage interne qui adoucit, en façade, les hiérarchies. Un théâtre à ciel ouvert où travail, loisir et représentation se confondent. Dès lors, la caricature est facile. Le Club Med est devenu une cible idéale. On lui reproche la confusion entre vie privée et professionnelle, la pression à être "dans l'ambiance". S'ajoutent des conditions bien connues du secteur : salaires modestes (ici, environ 1100€ net pour un G.O, logé nourri blanchi), contrats précaire… Raphaël Lepilleur |
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