Tous les yeux sont tournés vers Amanda Gorman, cette poétesse afro-américaine de 22 ans propulsée au rang de superstar après avoir été invitée à s’exprimer
lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden, puis à l’ouverture du Super Bowl. Ayant affolé les enchères des achats de droits à l’international pour son recueil (remportées en France
par Fayard) et décroché un contrat avec l’agence de mannequins IMG Models, Gorman représente ce qui se rapproche le plus d’une personnalité people dans le domaine de la littérature, une tête couronnée de l’édition, une Beyoncé des plumitifs, aussi suivie par le milieu littéraire que Britney Spears le fut par les paparazzi dans les années 2000. Autre époque, autres débats. Il ne s’agit pas, comme ce fut le cas pour la chanteuse récemment réhabilitée par
le documentaire « Framing Britney Spears » du « New York Times », d’ausculter sa santé mentale, d’évaluer ses capacités à élever ses deux enfants, ni de savoir qui, d’elle ou de Justin Timberlake, a le plus souffert lors de la rupture. En cette période précautionneuse, c’est le respect de la parole d’Amanda Gorman qui est en jeu. Quand, il y a 15 ans, on brûlait les icônes, on s’attache aujourd’hui à les couver.
Or donc, dérapage imprévu du côté des Pays-Bas. L’autrice Marieke Lucas Rijneveld a abandonné le projet de traduction néerlandaise de « The Hill We Climb » d’Amanda Gorman, après que son éditeur Meulenhoff a été critiqué pour avoir choisi un écrivain non noir. Rijneveld, personnalité « non binaire » et plus jeune romancière à avoir décroché le prestigieux International Booker Prize pour « Qui sème le vent » (publié par Buchet-Chastel en France), avait pourtant été approuvée par Gorman
herself. C’était avant que, dans le quotidien
« De Volkskrant », la journaliste et militante Janice Deul parle d’une
« occasion manquée » et se demande pourquoi on ne laissait pas la priorité à une traductrice
« slameuse, jeune et fièrement noire ». Dans le sillage de Rijneveld, Meulenhoff a fait amende honorable dans un communiqué : «
Nous allons rechercher une équipe pour contribuer à ce que les mots et le message d’espoir et d’inspiration d’Amanda soient traduits au mieux, au plus proche de son esprit ». Décision saluée par Deul
dans un tweet.
L’affaire lance un débat vertigineux tant il semble insoluble : faut-il avoir un profil similaire à l’auteur que l’on traduit, et plus spécifiquement, faut-il être noir pour comprendre et transmettre une parole émanant d’un écrivain noir ? Il convient de rappeler que le cas d’Amanda Gorman est une exception. C’est un événement éditorial quel que soit le contenu du livre, qui exige à ce titre que tous les acteurs qui s’en approchent aient une aura à la hauteur du phénomène. En réalité, les difficultés à trouver une célébrité noire de ce calibre interrogent davantage le manque de diversité dans le paysage littéraire que la légitimité des traducteurs. En France, la maison Fayard est allée chercher la très branchée slameuse belgo-congolaise Marie-Pierra Kakoma, alias Lous and the Yakuza. Qui n’a aucune expérience de traductrice.
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