Ces jours-ci, je pense à Ludo. Je suis repassé devant le bar dans lequel on s’est rencontré il y a quelques années. On y avait nos habitudes. Avec Ludo, on ne se connaît pas très bien. J’aurais du mal à vous donner son nom de famille sans le chercher dans mon téléphone, ce qui ferait rire les gens qui savent que même mes parents sont enregistrés dans mon répertoire sous leur vrai nom. De Ludo, je ne sais pas grand-chose en dehors du fait qu’il a deux enfants, un job administratif que je serais incapable de vous expliquer et une passion pour Alain Bashung. C’est là-dessus qu’on avait cliqué. Je me demande ce qu’il devient. Je l’écris ici parce qu’on n’est pas suffisamment amis pour que je me sente de lui envoyer un SMS. Il trouverait ça bizarre. Il me répondrait sans doute : « Ecoute, ça va, un peu comme tout le monde. On tient le coup, on est fatigué. » Il finirait avec un « et toi ? » de politesse. Et ce « et toi ? » (la perspective de devoir lui répondre) me donne envie de fixer l’horizon en silence pour l’équivalent des quatre-vingts prochaines années. Dans la vie d’avant, vous aviez vous aussi des Ludo. Vous les croisiez à la salle de sport, au parc, chez le coiffeur. C’était la personne derrière le bar où vous commandiez votre café le matin à 8 heures avant d’aller bosser. Ludo me manque. Ce qu’il représente me manque. Ce que je pouvais être avec lui me manque. Cette détresse amicale spécifique est décrite dans un très bon article d’Amanda Mull paru il y a quelques jours sur le site américain « The Atlantic ». Elle exhume le concept de « liens faibles », mis en évidence dans les années 1970 par le sociologue américain Mark Granovetter. La journaliste explique qu’il y a une raison pour laquelle même ces gens qu’on ne connaissait pas vraiment avant nous manquent aujourd’hui. Cette raison, c’est qu’on a besoin de la légèreté propre à ces amitiés dénuées d’un rôle majeur dans nos vies intimes. Une collègue me dit : « C’est super vrai cette idée qu’on ne côtoie plus que des gens dont on connaît le nom de famille. »Ces gens qui gravitent en périphérie de votre existence (et pour lesquels vous éprouvez tout de même une certaine affection) contribuent à cette sensation que vous avez de faire partie du monde. Ces relations nous manquent d’autant plus qu’on en a besoin pour faire émerger de la nouveauté, de la surprise, de l’imprévu dans nos vies. Hormis votre médecin, qui est la dernière personne inconnue avec qui vous avez eu une discussion chaleureuse de plus de 15 minutes ? Je vous propose d’y réfléchir en compagnie du musicien Sébastien Tellier, que Marie Vaton a rencontré dans le cadre d’une série d’entretiens sur les masculinités. « Avant #Metoo, j’étais sans doute un peu con et/ou naïf », dit-il. Voilà, à votre service, tant que le monde continuera de tourner pas très rond. Et même après. Bonne lecture ! |
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