Translate

samedi 2 juillet 2022

LSDJ : EDUCATION Affaire Sylvie Germain : quand le bac bloque - le 1.07.2022

 




01 JUILLET 2022 - N° 1627

EDUCATION

Affaire Sylvie Germain : quand le bac bloque

En français, gare à la confusion des genres : le bac n’est point la BAC, même si les deux contrôlent vos papiers. L’un vous prépare au poste que vous exercerez dans votre vie ; l’autre vous envoie au poste pour y passer la nuit. Les deux milieux néanmoins se confondent quand l’écrivain Sylvie Germain se fait insulter par des milliers d’élèves de première.

Un texte de la romancière, tiré de son ouvrage Jours de colère (Gallimard), leur avait été proposé à l’écrit de l’épreuve de français. Le titre reflétait leur humeur. Incapables d’analyser l’extrait, les candidats se vengèrent sur les réseaux sociaux. La femme de lettres y fut lynchée, les messages orduriers allant jusqu’aux menaces de mort.

Cette affaire s’ajoutait à une autre épreuve de français : des lycéens du bac pro étaient restés cois devant le sujet : « selon vous, le jeu est-il toujours ludique ? » Ignorant le sens de l'adjectif, bon nombre rendirent une copie blanche ou firent un hors-sujet. Et sans honte le confessèrent sur les réseaux sociaux. Au passage, ludique aurait été remplacé par fun, ils auraient tous compris.

Sans les nouveaux media, on n’aurait jamais su que des légions de cerveaux s’étaient retrouvés techniquement bloqués pour si peu. Depuis toujours, des candidats pestent devant un sujet d’examen. Voyant leur travail ruiné et leurs illusions piégées, combien ruminaient en silence ? C’est qu’aucune plateforme n’hébergeait leur amertume pour la transformer en rage. Du reste, Sylvie Germain étant vivante, s’y attaquer a un sens.

Cependant, il y a aussi lieu d’y voir ce qu’on appelle un symptôme générationnel« La langue n’aurait posé aucun problème aux lycéens des années soixante », note Patrice Plunkett sur son blog. Mais, ajoute le journaliste, « elle n’est plus comprise ni admise par le public d’Instagram et de TikTok ». L’ignorance engendre l’impuissance et débouche sur la violence : « C’est grave, relève Sylvie Germain, que des élèves qui arrivent vers la fin de leur scolarité puissent montrer autant d’immaturité, et de haine de la langue, de l’effort de réflexion autant que d’imagination, et également si peu de curiosité, d’ouverture d’esprit ». D’autant, ajoute l’écrivain, que « le passage à analyser n’était pas délirant, (…) mais certains se contentent d’un vocabulaire si réduit, (…) que tout écrit un peu élaboré leur est un défi, un outrage. »

C’est ce que j’appellerais la banlieuisation des mentalités : une forme d’allergie à tout ce qui n’est pas soi et que légitiment Instagram et TikTok. La banlieue désigne un lieu de relégation où la pensée, prise dans une bulle, se rétrécit, devient imperméable aux univers qu’elle ne côtoie qu’en s’y heurtant. La bulle rend étanche à toute proposition extérieure, alors que la littérature oblige à se transporter dans la pensée d’autrui. N’y rien comprendre, ne pas vouloir y accéder et honnir le travail de l’auteur signifie qu’on préfère le confort de sa prison ou qu'on ne peut pas en sortir.

Se sentant exclus par leur ignorance, « ils se clament victimes (...) et désignent comme persécuteurs ceux-là mêmes qu’ils injurient et menacent », observe Sylvie Germain. On pourrait parler de « l'inversion du stigmate » : la personne finit par se reconnaître dans ce qui la déprécie et en vient à le revendiquer, en faire un élément de son identité. Cette situation, Madeleine de Jessey l'attribue  sans surprise aux affres de l'école. L'agrégée de lettres classiques souligne que « l'absence de lecture et la complicité de l'Éducation nationale sont les principales responsables de cet effondrement de la maîtrise du français ».

Mais d'où vient cette complicité ?

D'abord, ce qui compte, ce sont les maths. En France, tout ne s'effondre pas. On peut avoir zéro partout ; si on a 20 en maths, on sera toujours sélectionné. Par calcul, les élèves bossent les matières désignées depuis longtemps comme utiles. Même si, paradoxalement, le nouveau bac redresse la cote des notes de français, cette matière à penser est délaissée, en particulier depuis l'agitation de 68. L’effondrement de la maîtrise de la langue résulte d’un choix. Insistons sur cette notion d'utilité si présente chez nos contemporains hantés par l'idée de devoir « se vendre » sur le marché du travail. Et là, on comprend avec Nicolas Sarkozy que la Princesse de Clèves ne sert à rien.

Là-dessus, Internet révolutionne l’accès à la culture générale, ce qui pousse à externaliser les sciences molles. Combien d'exposés plagient Wikipédia... En clair, plus on démocratise la culture, moins on la rend attrayante. La profusion de l'offre produit l'indifférence et l'insignifiance. Naguère, la pénurie créait le désir et la valeur. L’info facile tue le premier et galvaude la seconde.

C'est vrai en littérature comme en géographie. Les deux font rêver, les lignes d'un récit comme les cartes d'un atlas. Google Earth ne raconte rien.

Le texte de Sylvie Germain parle d'ailleurs du Morvan. Pour comprendre son texte, il fallait situer les forêts de ce pays sauvage à l'âme desquelles sont façonnés ses personnages.

Louis Daufresne

Si un ami vous a transféré cet email et que vous n'êtes pas encore abonné à LSDJ, faites-le, c'est gratuit : Je m'inscris
Chaque année ensuite, chacun donne ce qu'il veut (contribution libre) 
Partagez l'info avec vos amis
Partagez avec Facebook Partagez avec Twitter Partagez avec WhatsApp Partagez par Email Partager en copiant le lien de l'article

Pour aller plus loin :

«Ils ont une haine de la langue, de l’effort de réflexion»: Sylvie Germain répond aux lycéens qui la harcèlent

>>> Lire sur Le Figaro étudiant

Vous êtes abonné à LSDJ

Les dons à LSDJ bénéficient d’un reçu fiscal qui vous permet une défiscalisation IR à 66%

Suivez-nous :

L’extrême droite aux avant-postes à l’Assemblée, « Le Point » et les fausses informations, les effets climaticides de la guerre en Ukraine : au sommaire de Mediapart vendredi 1er juillet 2022

 

La lettre quotidienne
vendredi 1 juillet 2022

À la une de Mediapart

En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.

Une semaine après avoir dû admettre que les informations concernant le couple de députés Garrido-Corbière étaient fausses, l’hebdomadaire « Le Point » a été condamné en diffamation dans une tout autre affaire en raison d’une base factuelle « inexistante ». Un fiasco de plus pour la direction de la rédaction, qui a une fâcheuse tendance à publier ses informations sans les vérifier.


Et si le climat était une victime de la guerre en Ukraine ? Face au risque de pénurie énergétique provoquée par le conflit, les pays européens préparent un recours accru au charbon et au gaz fossile. Une marche arrière alarmante, à l’heure de l’urgence climatique, qui met en lumière notre terrible retard en matière de transition écologique.

Un accord a été conclu jeudi entre le gouvernement et les responsables autochtones, à l’issue d’une longue grève générale, pour réclamer de meilleures conditions de vie. Dans la capitale Quito, la « Casa de la Cultura » (Maison de la culture) a été un endroit clef du mouvement.


Retour sur une étrange soirée en marge du sommet de l’Otan à Madrid, où les dirigeants, après avoir annoncé des milliards de dollars pour renforcer leur présence militaire sur le continent, se sont mis à contempler les « Ménines » de Velázquez au musée du Prado.

Par Malika Rahal et Fabrice Riceputi

Le 4 mars 1957, le docteur Slimane Asselah est enlevé dans son cabinet médical, au milieu de la casbah d’Alger, par les forces de l’ordre françaises. Mort ou vif, sa famille ne l’a jamais revu. Deuxième volet de l’histoire de sa disparition.  

Au cours d’une audience chargée de colère et d’émotion jeudi, les militants de l’association Handi-Social ont justifié leurs actions de blocage de la gare et de l’aéroport toulousains en 2018. Il y a un an, ces activistes avaient écopé de peines de prison avec sursis.

Élisabeth Borne a retenu toutes les recommandations de la « mission flash » sur les urgences. La population devra passer plus systématiquement par le 15, mais elle n’en fait pas une étape obligatoire avant d’accéder aux urgences. Les médecins de ville et les personnels hospitaliers obtiennent des revalorisations.





Dans le Club  Les lecteurs prennent la parole

Le Club est l’espace de libre expression des abonnés de Mediapart.

Si tous les chômeurs étaient prêts à accepter n’importe quel emploi, cela résoudrait-il le problème du chômage ? Les abandons de recrutement sont-ils dus au manque de motivation des candidats, ou aux attentes irréalistes des employeurs ? Est-il légitime, pour un chômeur, de refuser des emplois pénibles et mal payés ? Le présent article ambitionne de répondre à toutes ces questions.

 

De multiples initiatives voient le jour en soutien à l’écrivaine et sociologue persécutée depuis bientôt 25 ans par la justice et le pouvoir turcs. Vous aussi vous pouvez aider la féministe et militante des droits humains.

 

23 migrants subsahariens sont morts vendredi dernier, selon les autorités marocaines, en tentant d’accéder à l’enclave espagnole de Melilla. Selon des organisations présentes sur place, au moins 37 personnes seraient décédées lors de ces exactions. Plusieurs élus français s’exprimant dans le Club exigent l’ouverture d’une enquête parlementaire « sur la sous-traitance du contrôle des frontières d’Europe ».

 
Depuis 2017 et #MeToo, nous apprenons chaque jour à écouter la parole des victimes et à réaliser des sanctions disciplinaires en accord avec le droit du travail mais également avec l’éthique politique que nous nous sommes fixé.  Alors, à quel moment agissons-nous ? C’est en statuant sur cette question que nous avancerons collectivement.
 

Dès les premiers instants au camp de Saint-Maurice-l’ardoise, grand-père s’isola. Près des barbelés, les yeux rivés vers l’horizon. Il se rappelait l’enfer. La barbarie dont il avait été témoin. Il avait vu le pire grand-père. La mort qui l’avait frôlé de si peu. Ils avaient tous survécu. Ses enfants, son épouse et lui étaient vivants. Ils étaient ensemble, réunis. C’était déjà un miracle.

 

La révolution algérienne ne devait pas s'arrêter à l'indépendance, la dynamique de transformation pouvait emprunter plusieurs chemins, dont l'autogestion. Mais elle fut freinée, confisquée elle aussi par la nouvelle bourgeoisie et la bureaucratie. Mohammed Harbi ravive cette histoire et son actualité 60 ans après l'indépendance dans un livre aux contenus inédits.

 

Mediapart, Au nom de la Mémoire et le Cabaret Sauvage vous invitent à fêter l'amitié franco-algérienne et les 60 ans de l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet à partir de 17h30 au Cabaret Sauvage dans le parc de la Villette. Retrouvez le programme !

 

Comme toute chose périssable, une Révolution peut-elle vieillir ? Au rendez-vous des célébrations décennales, elle est convoquée au gré des humeurs présentes. La Révolution se met à la table des incertitudes du moment, quand elle n’est pas mobilisée en morphine mémorielle afin d’endormir les espérances d’émancipation encore vivaces.

1€ seulement
Testez Mediapart !
Découvrez Mediapart pendant 15 jours pour 1€ seulement et profitez de la richesse d’un média 100% indépendant (sans publicités sur le site, sans actionnaires, sans subventions).
Je découvre