Pierre a 65 ans et un superpouvoir qui m’a longtemps rendu malade. Pierre maîtrise l’art – perdu pour moi – de la grasse matinée. Tandis que j’ouvre invariablement l’œil entre 7 heures et 8h30 chaque jour de la semaine, vacances comprises, sans avoir besoin d’aucun réveil, notre marmotte est capable d’enchaîner les nuits de dix heures toute l’année, avec une insolence qui frise la provocation. Grand classique de nos week-ends entre amis, alors que le beurre a déjà fondu au soleil et que la cafetière ne fume plus depuis deux heures ? « Ne range pas le petit déj, Pierre dort encore. » Il est 10h30, c’est une attaque personnelle.
J’ai longtemps imaginé mon ami comme un homme froidement imperméable au monde qui s’écroule, pendant que Donald Trump m’empêchait de m’endormir, ou que mes rêves n’étaient que nappes phréatiques basses, deadlines intenables ou allusions bancales au détroit d’Ormouz. J’ai cédé aussi volontiers, avec malhonnêteté, à l’idée selon laquelle sa carrière de free-lance aurait préservé son rythme de sommeil de l’influence des horaires de bureau. Comme si les travailleurs indépendants n’avaient jamais de rendez-vous client à 9 heures du matin, ni la nécessité, faute d’un salaire qui tombe tous les mois, de bosser deux fois plus que n’importe qui pour ne pas finir dans le rouge. Vous diriez jalousie, et vous auriez raison.
Pourquoi suis-je à ce point piqué par mon ami qui continue, à 60 ans passés, de dormir comme un ado ? Parce qu’il vient gratter les angoisses de performances propres à ma génération de trentenaire. Pierre n’utilise pas de réveil hypersophistiqué, quand le mien est une appli qui mesure la qualité de mon sommeil avec moult diagrammes et pourcentages, et qui me fait culpabiliser quand elle me dit que j’ai moins bien dormi que la veille. Pierre me semble aussi exceller là où j’échoue, tout capable qu’il a l’air d’être de s’accorder du temps de repos. Quiconque s’est déjà levé à 9 heures un samedi avec le sentiment d’être déjà passé à côté de la moitié de son week-end, sait de quoi je parle.
J’ai fini par mener mon enquête, à savoir demander à la compagne de Pierre pourquoi il arrive à dormir si longtemps. « Vous ne le savez pas, mais il se couche plus tard que nous tous parce qu’il est sur son téléphone. » C’était donc ça. Pierre n’a pas de superpouvoir, il est juste tout aussi décalqué que moi.
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