Cette rentrée appelle à une éthique de la triche. D’urgence, il nous faut une charte mondiale des bons usages de la fraude, devenue omniprésente. À l’université, les enseignants s’inquiètent que leurs élèves sous-traitent leurs devoirs à ChatGPT. « Je suis atterré par le nombre de jeunes gens qui semblent s’habituer à la triche comme style de vie », écrit John Paul Rollert, qui enseigne le leadership, l’éthique et la politique à Harvard, dans son article « Une société de tricheurs », paru dans « The Atlantic » la veille de la rentrée des classes.
C’est oublier que « les jeunes », qui dénoncent à leur tour l’ironie de se voir dispenser des cours co-créés par la machine, se font distancer par leurs aînés. Soit des séniors qui gouvernent les puissances mondiales dans un parfum de post-vérité, comme Donald Trump, qui possède une page Wikipédia dédiée à ses mensonges (il est aussi accusé de tricher au golf par l’acteur Samuel L. Jackson). Ou même, des physiciens français installés. Sur la plage cet été, on pouvait lire Étienne Klein – qui s’est vu confisquer son doctorat datant de 1999 pour plagiat par l’université Paris-Cité – noyer les faits sous des nuances bancales dans un entretien à « Philosophie Magazine ». La publication a choisi de le conserver en tant que chroniqueur.
Mieux (ou pire) encore, entre deux canicules, nous apprenions que l’intelligence artificielle, elle aussi, « triche ». Deux modèles d’IA ont hacké la plateforme Hugging Face, comme un étudiant cambriolerait le bureau de son professeur pour mettre la main sur les réponses du contrôle, dans le but de réussir un examen. Des chercheurs indépendants ont décortiqué leur méthode. Non seulement les IA ont « triché », et ce n’était pas la première fois, mais, en plus, elles l’ont fait en groupe et en (relative) connaissance de cause, alors que l’une d’elles, baptisée « Phaseone », s’improvisait chef de file. La bande artificielle de truands a aussi tenté de camoufler sa fraude...
Enfreindre les règles et dissimuler la preuve de ses méfaits n’est pas une pratique nouvelle. Mais si même l’IA, outil désigné comme grand responsable de la prolifération des tricheurs, « triche » à son tour, c’est qu’il est temps de songer à une éthique globale et collective de la pratique, plutôt que de lutter en vain contre notre destin. D’autant que l’on ne triche pas sans raison.
« L’IA se borne à optimiser », écrit l’éditeur Cyrille Zola-Place, dans une tribune au « Monde ». Et puisque « l’optimisation » est le maître mot de notre époque (de nos placards jusqu’à notre espérance de vie), peut-être faut-il voir la triche comme une solution, voire un artisanat, à encadrer et non une tare à éradiquer. « Seul l’humain peut s’arrêter, reconnaître la limite et en faire un seuil, décider, en son nom, de ce qu’il fait », ajoute Cyrille Zola-Place, qui veut responsabiliser l’humain face aux débordements de la machine. Encore faut-il se mettre d’accord sur les contours de cette limite.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire