Pente savonneuse vers le trumpisme
La macronie agonisante est secouée de convulsions trumpiennes. Dans un magma d'idées en fusion et de confusions, de concepts concassés et de vocabulaire frelaté, le pouvoir manipule l’orchestration de sa « stratégie du choc ». Pour inoculer une anesthésie générale, il injecte en continu un effacement des racines historiques du soulèvement populaire en cours pour mieux dissoudre, dans un même acide, toute forme de contestation.
C’est la froide logique d’un monarque qui décrète le silence, tout juste ponctué de ses contorsions politiques face aux clameurs de la rue. Il a besoin de briser les justes exigences du peuple contre la muraille d'une austérité de plomb, forgée pour rassasier l'ogre de la grande propriété lucrative — ce club des « 500 familles » qui vampirisent à elles seules le tiers des richesses du pays.
Une sainte alliance des droites, de la macronie et de l’extrême droite orpheline de toute assise sociale, suspendue au maigre fil d'une majorité parlementaire chancelante, s’obstine à injecter de force un budget dont le pays rejette le poison.
Ce pouvoir n’est pas frappé d'« impuissance » face à la convergence des aspirations et des causes communes, comme le serinent les thuriféraires du conseil en communication : il s’agit d’un refus conscient. Le pouvoir a choisi son sanctuaire : celui des coffres-forts et du complexe militaro-industriel. Une trajectoire que l’extrême droite ne cherche nullement à faire dérailler, elle qui surenchérit en promettant une purge austéritaire de 140 milliards d'euros — trois fois la sentence déjà lourde du Premier ministre.
Tels des larrons en foire au milieu des décombres, ils comptent se partager les dividendes politiques des violences, des pillages et des bâtiments publics en flammes. Ce sont les « bénéfices secondaires du crime », cette aubaine théorisée par Marx, aujourd'hui exploitée jusqu'à la corde pour cimenter le récit de la criminalisation. Ces images de braises et de fureur tournent en boucle, véritables stupéfiants visuels destinés à saturer les esprits et à asphyxier la révolte de la jeunesse.
Un arsenal sémantique est déployé comme une batterie de projectiles de dissuasion : franchir le seuil d'une manifestation serait désormais « emboîter le pas aux voyous », s'enrôler comme complice de la « barbarie urbaine » ou de l’hydre de l’« ultra-gauche ».
De l’autre criminalité, celle qui opère en col blanc, sous les plafonds moulurés, il n’est jamais question. Celle du grand banditisme fiscal, de l’abus de biens sociaux, de la corruption en habit de lumière sur laquelle le pouvoir observe un silence de cathédrale. Le récit est à géométrie variable : un ancien président de la République promettait jadis de « nettoyer les racailles » au Kärcher de La Courneuve ou d’Argenteuil. Il traîne aujourd'hui derrière lui un boulet de condamnations à de la prison ferme, mais il coule des jours heureux aux frais de la République.
La cheffe de l’extrême droite, toujours prompte à traquer le voleur de bicyclette, est engluée dans le détournement de dizaines de millions d’euros de deniers publics. Qu'importe : les portes de l'élection présidentielle lui restent grandes ouvertes, un Premier ministre zélé s'étant même transformé en courtier en crédit pour lui dégoter une banque complaisante.
C’est précisément de cette farce tragique, de ce cynisme d'État à double fond, que la jeunesse est en train de faire le procès. Là est le séisme : cette jeunesse veut la justice. Elle ne supporte plus le mépris. Elle brise les ghettos. Elle se rassemble par-delà l’arbre généalogique des parents, par-delà les frontières invisibles des codes postaux, des cités et des amphis.
Face à cette tectonique des plaques, le pouvoir ne cherche pas une « sortie de crise », selon l'euphémisme feutré des salons dorés. Il verrouille une issue autoritaire. En agitant le spectre de la peur, en éteignant les lampions de l'espoir et en enterrant toute alternative sous une chape de plomb, il dresse un bouclier d'acier pour protéger l'essentiel : l'impunité dorée des seigneurs de la fortune.
C’est la raison fondamentale de l’effarant spectacle de la mutation de plusieurs forces politiques, du grand bal masqué où s'effondrent les forces de droite et où s’abîme la complaisance molle d’une partie de la gauche égarée. Une gauche sans boussole qui, à force de vouloir sauver le soldat capitalisme, a fini par perdre le sens de l'orientation et le fil de l'Histoire.
Désormais, la glissade sur la pente savonneuse du trumpisme ne relève plus du soupçon : elle se donne à voir au grand jour. La gémellité des dérives traverse l’Atlantique. Aux États-Unis, par les décrets présidentiels (executive orders) signés en mars et août 2025, Donald Trump a brutalement interdit toute négociation collective dans des secteurs stratégiques, privant de leurs droits syndicaux les agents de la sécurité nationale, de l'Office des brevets (USPTO) et de l'Agence de la météo (NWS). Ici, dans le même tempo, le pouvoir oppose une fin de non-recevoir absolue aux appels à une conférence sociale d'urgence sur les salaires, l’éducation et le bouclier des prix de haute nécessité.
Aux États-Unis, Trump brandit l’Insurrection Act pour militariser le maintien de l'ordre. En France, lors de son allocution du 22 octobre 2026, M. Macron a décrété une mise à mort inédite des rassemblements en appelant à interdire les défilés « partout où on le peut ». Mais les citoyens refusent de plier : samedi dernier, ils ont répondu en masse sur le pavé, opposant la légitimité du nombre à la violence du décret.
Là-bas, l'occupant de la Maison-Blanche impose des couvre-feux et criminalise l’« attroupement illégal ». Ici, le chef de l'État et son ministre de l'Intérieur dictent leur loi par préfets interposés : ils confinent les libertés sous couvre-feu et instaurent un tri arbitraire, stipulant que « seules les organisations syndicales » conservent le droit de manifester. Pour tous les autres — collectifs citoyens, associations, gilets jaunes —, le refus est systématique. Au motif, selon les mots présidentiels, que ces « gens n’ont aucune légitimité ». De la part d’un pouvoir qui n’a cessé de piétiner et de mépriser les organisations syndicales lors des mouvements contre les lois Travail et la contre-réforme des retraites, cette soudaine onction accordée aux seuls syndicats vaut son pesant d’or ! Seulement, elle cache la violation du droit.
Manifester est en effet un droit inaliénable qui appartient à toutes et tous, sans distinction de label. En s'arrogeant le droit de décréter, à l'instar des régimes autoritaires, quelles idées peuvent s’exprimer dans la rue, le pouvoir signe l'exact contre-pied de la jurisprudence historique de la Cour européenne des droits de l’homme.
Dans l'arrêt fondateur Handyside, la Cour spécifie pourtant noir sur blanc que ce sont précisément les manifestations et les idées « susceptibles de heurter, de choquer ou de mécontenter » l’État ou une partie de la population qui doivent être les plus farouchement protégées. Nous assistons aujourd’hui à l’exact inverse, dans la continuité des nasses policières et de la répression féroce déjà observée à Sainte-Soline.
Outre-Atlantique, le spectacle est permanent, presque théâtral dans sa démesure. Donald Trump y pilonne l’institution judiciaire, défie les magistrats lorsqu’il ne tente pas de remodeler le profil constitutionnel des cours à sa main. Mais il serait illusoire de croire l'Europe immunisée contre ce virus de l'autoritarisme. En France, sous des dehors plus feutrés mais tout aussi redoutables, le pouvoir exécutif tente aussi de placer les magistrats aux ordres. Gérald Darmanin, après avoir tenté de museler les voix s'élevant contre la colonisation et le génocide en cours du peuple palestinien, s'improvise désormais grand ordonnateur des prétoires.
Ici, le ministre dicte sa loi aux juges. On l'a vu exiger, au mépris de toute présomption d'innocence, la suspension a priori du droit de vote pour les personnes interpellées le 17 octobre dernier. On l’entend, un autre jour, se vanter d’avoir « demandé aux procureurs généraux, et notamment à la procureure générale de Paris, de faire appel systématiquement de toutes les peines qui ne seraient pas à la hauteur de ce que nous avons vécu ». Une ingérence brute, une mise au pas de l'indépendance de la justice sur l'autel de l'affichage politique.
La symétrie des rhétoriques est saisissante. Quand Trump vocifère ses diatribes contre les migrants, contre les militants des libertés, contre le prétendu « wokisme » ou contre les communistes, le pouvoir français valorise la fiction d’une « ultra-gauche », assimile les pillages et les destructions aux habitants des banlieues et aux enfants et petits-enfants d’immigrés, agite le spectre d’une partie de la gauche qui serait à la manœuvre.
Puis il traduit sa pulsion sécuritaire dans le marbre des décrets. L'arsenal répressif s'enrichit ainsi d'une création baroque : le délit de « groupement en vue de la préparation de violences ou de la dégradation de biens ».
Nous y voilà : l'avènement insidieux d'un « droit de l'ennemi » qui justifie sans doute l’appel à l’armée, au GIGN et au RAID pour dissuader les manifestations.
À cette mécanique vient s'ajouter l'étage supérieur de la loi anticasseurs, véritable couperet aveugle conçu pour sanctionner quiconque aura eu le tort de se trouver sur les lieux d'une dégradation, sans même y avoir pris part.
Une fois de plus, cette saillie sécuritaire reprend une disposition promue par le RN/FN depuis des années. En convoquant ainsi le délit préventif pour briser le droit de manifester, le pouvoir ébranle, pierre par pierre, les fondements mêmes de notre État de droit.
Plutôt que de bousculer le calendrier parlementaire pour répondre aux urgences de la jeunesse, plutôt que d'entendre la demande pressante de services publics efficaces face aux brûlures de la canicule ou aux assauts de la pandémie, le pouvoir a choisi une tout autre grammaire : celle de la force. Il dépêche sa police, ouvre en grand les tribunaux et verrouille les portes des prisons.
C'est que l'exécutif, mandataire des intérêts supérieurs du grand capital, n'accepte pas la prétention des jeunes et des travailleurs à peser sur leur propre destin, à formuler un avis sur leur vie, leur travail, l'avenir, l’environnement ou l'économie. Par tous les vecteurs possibles, il les évince de la décision politique, c'est-à-dire de la démocratie citoyenne.
Pour orchestrer cette mise à l'écart de la chose publique, la panoplie est vaste. Elle se déploie dans la vacuité des allocutions présidentielles et les mises en scène martiales d’un « conseil de sécurité » singeant l'état de guerre. Elle se niche dans des mots transformés en pilons de la soumission, ou dans l'obsessionnelle dénonciation d'une « ultra-gauche » ainsi parée d'une influence qu'elle n'attendait pas, tant le nombre de ses citations est inversement proportionnel à son poids réel dans le mouvement. À cette guerre psychologique s'ajoute la violence physique des nasses et des charges, orchestrée par les forces dites de l'ordre et poussée vers une institution judiciaire que le pouvoir veut placer sous tutelle politique, comme le demandent le RN/FN et Retailleau.
Chaque jour, de nouveaux paliers sont franchis dans l’autoritarisme et la défiguration de la République. Pour maintenir un système à l'agonie, le pouvoir n'hésite plus à piller les propositions de l'extrême droite, multipliant les appels du pied en sa direction. La traumatisation de masse fait désormais office de politique, tandis que l’instauration d’un état d’urgence fragmentaire pave la voie au parti de l'ordre.
En miroir des diatribes abjectes de Donald Trump, la droite et l'extrême droite s'engouffrent dans la brèche, rivalisant de zèle pour désigner des coupables, jusqu’à réclamer l’interdiction pure et simple de La France insoumise.
Cette extrême droite se tient prête à rendre un ultime service aux possédants : non seulement en validant le budget d’austérité du gouvernement, mais en surenchérissant sur la rigueur des restrictions à venir.
Dès lors, le grand jeu d’une fraction majoritaire des grands possédants et dominants se dévoile. Elle appelle de ses vœux une transition rapide de la « macronie » à la « lepenie ». Pour elle, il est temps d'activer son assurance-vie.
Cette métamorphose autoritaire n'est pas un accident de l'histoire, elle est un besoin vital pour les puissances industrielles, financières et militaires. Le capitalisme, qui, jusque-là, s'est historiquement développé à l’abri du libéralisme politique, doit aujourd'hui briser ce cadre pour survivre à ses propres contradictions et contenir le rejet majoritaire des peuples. C’est l’heure du capitalisme abattant toute démocratie, théorisé à la Maison-Blanche.
À travers toute l’Europe, les mobilisations des jeunesses étudiantes et travailleuses ont précisément en commun un même refus : celui des inégalités et des dominations, du dynamitage des services publics et de la protection sociale au profit du surarmement et de la rémunération insolente du capital. Ce mouvement se dresse simultanément contre les guerres et contre les autoritarismes qui avancent au pas cadencé. Ces jeunes ont le sentiment de participer à un événement historique de grande portée. Ils ont raison. Patrick Le Hyaric 26 octobre 2026 |
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