Derrière les discours de bienveillance, d'inclusion et de lutte contre les discriminations, un autre phénomène semble se dessiner : l'élargissement constant du champ d'intervention des institutions dans la vie des individus. De la parole à l'intime, du langage aux relations amoureuses, les frontières reculent. Et les outils permettant de surveiller, signaler, arbitrer ou sanctionner se multiplient. Récemment une vidéo publiée sur les réseaux a déclenché une polémique d'ampleur nationale en Espagne. Une femme trans y expliquait qu'elle envisageait de porter plainte contre un homme ayant refusé de poursuivre leur relation après qu'elle lui ait dit, lors du quatrième rendez-vous, qu'elle était trans. Selon elle, ce refus aurrait dû constituer une discrimination fondée sur l'identité de genre au regard de la loi espagnole. Très rapidement, l'affaire explose. Des milliers de personnes commentent, débattent, s'indignent ou approuvent. Puis l'autrice a déclaré qu'il s'agissait d'une mise en scène satirique destinée à provoquer un débat sur la transphobie. Mais la vraie question est ailleurs. Pourquoi des millions de gens ont-ils jugé plausible qu'un refus amoureux puisse être judiciarisé ? Cette crédibilité n'est pas née de nulle part car tout l'écosystème susceptible de rendre plausible une telle dérive existe déjà. Dans sa vidéo, elle invoquait explicitement la “Ley Trans”. Or ce qui frappe à sa lecture n'est pas qu'elle prévoirait le cas d'un refus amoureux. Elle ne le fait pas. Ce qui interpelle, c'est l'extrême largeur des catégories mobilisées. La loi définit la discrimination comme le fait d'être traité « de manière moins favorable » en raison de son identité sexuelle ou de genre. Elle définit également la transphobie comme « toute attitude, conduite ou discours de rejet, répudiation, préjugé, discrimination ou intolérance envers les personnes trans ». En France, le ministère de l'Intérieur la définit quant à lui comme « toute manifestation de mépris, de rejet ou de haine envers une personne en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre, réelle ou supposée ». Difficile d'imaginer des notions plus vastes, extensibles et sujettes à interprétation. Dès lors, où se situe exactement la frontière ? À partir de quel moment un refus devient-il un traitement moins favorable … Raphaël Lepilleur |
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