Je suis devenu adulte sous le signe de la Shoah. Je ne suis pas juif, ma famille n’a rien subi de cette horreur, mais la Shoah – ou plutôt le fait qu’elle ait été possible – m’accompagne depuis mes 20 ans. Je ne le dois pas à l’école. Ces sujets n’étaient pas abordés dans les années 1980-1990 d’un point de vue historiographique, philosophique et moral ; en tout cas, pas dans les établissements où je suis passé. Je ne sais pas au fond comment la Shoah est arrivée à moi. Le terrain compassionnel avait été préparé sûrement par le petit Joseph Joffo du « Sac de billes » ou le Simon Rosenblum de « l’As des as ». Mais ça n’était pas Primo Levi ou Imre Kertész, loin de là.
Il est même possible que je sois arrivé à la Shoah par le Rwanda. En 1994, j’avais 17 ans, je passais le bac et la tragédie m’avait totalement échappé. Quatre ans plus tard, dans le cadre d’un travail universitaire, j’ai découvert le rapport parlementaire piloté alors par Bernard Cazeneuve où de jeunes officiers de l’armée française – auxquels je devais m’identifier – expliquent comment ils ont mis des jours à comprendre que les bourreaux hutus n’étaient pas les victimes. Et à réaliser que l’innommable pouvait avoir la gueule bonhomme des villageois qui les accueillaient.
J’ai continué à lire sur le sujet et cela a contribué, je pense, à façonner mon regard sur le monde. Parallèlement, j’ai longtemps nourri une admiration pour Israël. Chaque individu est paradoxal. On peut développer une aversion pour les effets de groupe et une fascination pour l’élan collectif des kibboutzim, mis en scène par Chris Marker dans« Description d’un combat » (1961), ce joyau mémorable.
Et puis est arrivé le 7-Octobre. Et puis est arrivée l’offensive israélienne sur Gaza. Très vite, je me suis séparé d’une amie. Evidemment, elle parlait de génocide. Evidemment, je n’y souscrivais pas. Elle me parlait des frappes aveugles de Tsahal prises en main par l’intelligence artificielle, du retard des médias français sur leurs homologues anglo-saxons qui déjà osaient porter en « une » ces sujets. Je me suis plongé dans le « Palestine »de Joe Sacco, le père du roman graphique aux Etats-Unis, acheté six ans plus tôt mais jamais ouvert. 285 pages réalisées au début des années 1990, où beaucoup est déjà écrit, et dessiné, noir sur blanc : la spoliation, l’arbitraire, le racisme systémique, l’absence de compassion des Occidentaux pour tous ces moustachus « affreux, sales et méchants ». J’y ai repensé récemment en lisant le témoignage aussi limpide que poignant de Delphine Horvilleur. Je serai toujours philosémite. A ceci près que mon philosémitisme aujourd’hui me rend, enfin, philopalestinien.
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