Mais qu’est-ce qui peut bien nous pousser à cliquer sur les stories des personnes qu’on déteste, à scruter le compte Instagram de cet ex-collègue, de cette vieille connaissance de fac qu’on n’a pas revue depuis des lustres ou encore celle de l’ex de notre ex ? Pourquoi cet espionnage malsain de gens dont on n’a, a priori, rien à faire ? Dans le puits sans fond de nos manies contemporaines, celle-ci me semble peut-être la plus étrange et la moins avouable. D’autant qu’à y réfléchir deux minutes, on ne regarde sans doute pas ces images malgré notre aversion pour ces personnes, mais bien à cause d’elle. Le pire est que ce ne serait pas vraiment de notre faute : nos cerveaux seraient câblés pour avoir plus de curiosité pour nos ennemis que pour nos alliés. La haine serait une forme d’attachement.
Ce plaisir coupable est vieux comme le monde. Il est né bien avant l’invention de Facebook et d’Instagram, peut-être même avant l’apparition des premiers écrans. Selon une célèbre théorie psychologique de « comparaison sociale » datant des années 50, nous passerions notre temps à nous comparer aux autres, et surtout à ceux que nous n’aimons pas. Ce phénomène s’est amplifié ces vingt dernières années, avec l’explosion de la presse people et de la téléréalité, donnant lieu à ce que les psychologues anglo saxons ont appelé le « hate-watching » ou le « hate following » : regarder une série ou une émission qu’on trouve mauvaise, suivre un personnage agaçant ou ridicule, juste pour le plaisir de critiquer. Une curiosité qu’on reporte aujourd’hui sur la vie de simples quidams qui se transforme, par la magie des réseaux sociaux, en une espèce de feuilleton sans fin, qui exciterait notre cerveau et, surtout, notre ego. On regarde, on se désole, on compare et on se console…
Quelle est la dernière frasque de cette pseudo star de la téléréalité qui fait le buzz ? Et cette exaspérante mère de famille devenue influenceuse, que devient-elle ? Sa vie est-elle aussi parfaite qu’elle en a l’air ? Curiosité, envie, jalousie, divertissement, dégoût, tout se brouille… A chaque fois que nous cliquons sur une story, notre cerveau recherche inconsciemment sa récompense, sa dose de dopamine, gratuite et sans effort. On sait que ça n’a aucun intérêt, on s’en veut de cette perte de temps, on a vaguement honte, mais rien à faire, quelque chose en nous, malgré nous, doit absolument savoir. Impossible de s’en passer… C’est pathétique. Mais paraît-il humain. Et largement partagé. Ouf.
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