mercredi 4 avril 2018

Exécutif et grévistes, un duel face à l'opinion.....


4 avril 2018

Exécutif et grévistes, un duel face à l'opinion

En réaction à la grève perlée des cheminots de la SNCF, le gouvernement s'affiche en défenseur des usagers

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Un bras de fer est engagé, depuis mardi 3  avril, entre les cheminots et le gouvernement. Avec près d'un agent gréviste sur deux et jusqu'à plus de trois sur quatre chez les conducteurs (77 %), selon les chiffres annoncés dimanche par la direction de la SNCF, le trafic devait être " très perturbé ". De quoi donner le ton pour le début de ce conflit, prévu pour durer jusqu'au 28  juin.
Ce rendez-vous social est d'une importance capitale pour l'exécutif, et a fortiori pour le président de la République. La suite du quinquennat d'Emmanuel Macron se jouera tout au long de ce mouvement. Le locataire de l'Elysée a été élu il y a bientôt un an sur un programme de rupture, contre ce qu'il appelle les " blocages " du pays. Si son gouvernement devait reculer face aux grévistes, comme celui d'Alain Juppé en  1995, le crédit réformiste du chef de l'Etat serait entamé pour longtemps. A l'inverse, une victoire face à la rue lui donnerait les mains libres pour la suite, quand se préparent déjà d'autres réformes, dont celle des retraites, un autre sujet explosif.
Jusqu'à présent, le président de la République a pris soin de ne pas apparaître en première ligne. Il a laissé son premier ministre annoncer la réforme du ferroviaire et la ministre des transports mener les concertations avec les partenaires sociaux. Mardi 27 mars, Edouard Philippe a demandé aux députés de la majorité d'être " plus dans la logique de la tortue romaine que dans l'attitude du sniper embusqué ". Une façon de répéter que les macronistes doivent tenir sur le long terme et donc éviter de provoquer les grévistes pour ne pas retourner l'opinion.
" Sortir de la gréviculture "Signe que l'exécutif regarde de près l'évolution de la situation, il a lâché du lest ces derniers jours. Mardi, la ministre des transports, Elisabeth Borne, a annoncé sur RMC/BFM-TV qu'une " contribution " des poids lourds au financement des infrastructures de transports sera discutée au Parlement, jugeant " justifié " que les transporteurs " participent davantage ". Sur l'ouverture à la concurrence du rail, le gouvernement a annoncé un calendrier nouveau et a dit renoncer aux ordonnances pour faire passer cette partie de la future loi. Par ailleurs, il a décidé d'accorder aux cheminots la portabilité de leurs droits sociaux en cas de transfert dans de nouvelles sociétés privées.
Malgré ces petits pas, la stratégie du pouvoir consiste pour l'instant à jouer, sans le dire, l'opinion face aux grévistes. En insistant d'un côté sur les " concessions " que le gouvernement est prêt à faire, et en dramatisant, de l'autre, les perturbations à prévoir pour les usagers. " Personne ne peut comprendre que les Français se retrouvent pénalisés par une grève longue, a ainsi déploré Mme Borne, dans un entretien dimanche au ParisienLes Français n'ont pas envie de subir trois mois de galère que rien ne justifie. " Le député des Hauts-de-Seine, Gabriel Attal, porte-parole de La République en marche et très proche de l'Elysée, a appelé, lundi sur France Inter, les cheminots à " sortir de la gréviculture ". La France insoumise l'a accusé d'user d'un vocabulaire utilisé par le passé par le Front national.
" Depuis les années 1980, la bataille d'opinion a changé de nature, explique Stéphane Rozès, consultant et auteur en  1995 de la formule de la “grève par procuration”. On est passé d'une conflictualité sociale basée sur les conflits de classe à une bataille d'opinion stratégique, condition du degré de la durabilité et de la combativité. "
Les syndicats de cheminots l'ont bien compris, eux qui ont choisi un mode d'action innovant, avec deux jours de débrayage tous les cinq jours. " La grève perlée est l'expression de ce nécessaire compromis entre le fait d'occasionner une nuisance, de pouvoir durer sur la longueur et de ne pas se mettre l'opinion à dos ", ajoute M.  Rozès. L'objectif des cheminots est aussi de donner à voir la dimension collective de leur combat et de ne pas se laisser enfermer dans un discours uniquement corporatiste, centré sur leur statut.
" La direction veut nous pousser à la faute. Elle cherche la confrontation entre grévistes et non-grévistes ", a déclaré Laurent Brun, secrétaire général de la CGT-Cheminots au Parisien. Dans cet entretien, le syndicaliste estime que la direction de la SNCF envenime les choses en accordant une prime mensuelle de 150 euros aux cadres pour les inciter à conduire des trains. " C'est la SNCF qui portera l'entière responsabilité de ce qui pourrait se passer ", prévient-il.
Au regard de l'évolution des sondages, la partie est loin d'être gagnée pour l'exécutif. Selon un sondage IFOP publié dans Le Journal du dimanche, le soutien des Français à la grève reste pour l'instant minoritaire – 46  % des personnes interrogées jugent le mouvement justifié – mais cette proportion a augmenté depuis la mi-mars quand 42 % des sondés partageaient alors cet avis.
Pour Dominique Andolfatto,professeur de science politique à l'université de Bourgogne-Franche-Comté, " le gouvernement peut jouer l'opinion publique contre les cheminots, mais la forme de grève choisie ménage pour partie les usagers, tandis que le rapport de force oppose bien les cheminots au gouvernement "" Si le mouvement dure, le gouvernement ne pourra que faire des concessions, juge-t-il. Contrairement à la loi travail, la réforme de la SNCF n'avait pas été annoncée par Macron. "
D'autant qu'à la colère des cheminots pourraient venir s'ajouter d'autres contestations sectorielles. Retraités, fonctionnaires, éboueurs, étudiants, salariés d'Air  France, de Carrefour, les mécontentements montent, même si chacun défend, pour le moment, ses propres revendications.
" Ce sont des mouvements dissemblables mais ce que craignent les pouvoirs publics, c'est qu'il y ait une conjonction par proximité et non par intérêts strictement identiques, analyse Ivan Sainsaulieu, sociologue et auteur de Conflits et résistances au travail (Presses de Sciences Po, 2017). La proximité peut donner des idées et encourager les uns les autres. " Autant de foyers à surveiller pour éviter une contagion imprévisible.
Raphaëlle Besse Desmoulières, et Bastien Bonnefous
© Le Monde


4 avril 2018

" La grève va accompagner tout le débat politique et parlementaire "

Chercheur au Cevipof, Guy Groux ne croit pas à une agrégation des mouvements, malgré la multiplication des conflits sociaux

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Guy Groux est chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), spécialiste des syndicats. Il revient sur les différentes mobilisations qui sont apparues ces dernières semaines.


Comment décririez-vous le climat social ?

La conflictualité, jusqu'à ce jour, concerne des secteurs très précis. Il y a d'un côté des mobilisations assez classiques dans le secteur privé qui relèvent de restructurations d'entreprises. De l'autre, on a des mouvements assez importants qui font suite à une série d'accumulation de réformes : retraités, fonctionnaires, université, cheminots… Dans une logique ordinaire, toute réforme suscite des incompréhensions, des malentendus et des résistances. Le gouvernement savait qu'il prenait des risques sociaux. Face à la multiplication des réformes, on est donc dans un scénario assez attendu. Mais ces dernières étant assez spécifiques, les conflits ne peuvent être que spécifiques, voire catégoriels. Nous ne sommes pas dans une agrégation des mouvements.


Pourquoi ?

Ce n'est pas Mai 68 où le rêve était une alliance générale entre les étudiants et les ouvriers. Aujourd'hui, c'est une gageure d'agréger ces mécontentements. D'autant qu'il y a une vraie détermination du gouvernement, même s'il y aura des compromis nécessaires à la fin. Les pouvoirs publics sont dans une logique de dire que les réformes aboutiront.
En septembre  2017, la situation était paradoxalement plus favorable qu'aujourd'hui pour une coagulation des mécontentements. La réforme du code du travail concernait tous les salariés du privé ainsi que les entreprises publiques. Les conditions d'unification des luttes étaient donc beaucoup plus favorables.


Comment analysez-vous la contestation dans les universités ?

Il faut encore attendre. C'est un mouvement pour l'instant très localisé. Il y a quatorze universités touchées partiellement, et celles qui le sont, sont souvent reconnues comme des pôles traditionnels de contestation. Il faut voir si la mobilisation s'élargit aux facs les plus " sages " en dépit d'une difficulté : pour l'essentiel aujourd'hui, les revendications portent sur l'entrée à l'université qui ne concerne donc pas les étudiants en place.


Qu'en est-il des stratégies syndicales, notamment de la CGT ?

Il y a un vrai face-à-face entre Macron et la CGT. C'est elle qui est au cœur du contexte actuel. Dans les années 1950 à 1970, la CGT suscitait des conflits à partir d'une hégémonie et d'une puissance évidentes. Aujourd'hui, sa radicalité est une réponse pour tenter de pallier les difficultés qu'elle rencontre et son affaiblissement. On a bien vu son échec patent à mener des conflits globaux, comme à l'automne. Il s'agit donc d'une tentative pour revigorer le syndicat et incarner une opposition au pouvoir en place alors que la gauche est dans la panade.
Dans les années 1964-1965, face au gaullisme triomphant, la gauche était également morcelée. Même si le PCF était bien plus puissant, il était marginalisé sur la scène politique. Dans ces années, c'étaient la CGT et la CFDT qui, unies dans un pacte d'unité d'action, incarnaient l'opposition au gaullisme. La grosse différence aujourd'hui, c'est que la CGT est quasiment seule. Elle appelle à une nouvelle manifestation le 19  avril. Mais les autres grandes centrales n'y donnent pas suite. C'est le cas de FO. Mais aussi de la CFDT pourtant assez déçue par le pouvoir en place et débordée par le volontarisme et la rapidité avec laquelle Macron veut mettre en œuvre ses réformes et le nombre de ces dernières.


Quel regard portez-vous sur la grève à la SNCF ?

C'est assez innovant. On n'a jamais vu ça dans l'entreprise, surtout sur une durée aussi longue. La grève va accompagner tout le débat politique et parlementaire. Elle a été pensée pour pénaliser le moins possible les grévistes. Le problème est celui de l'opinion publique. Les Français, pour l'heure, sont assez favorables à cette réforme mais cela va-t-il durer ? Il y a une certaine versatilité de l'opinion publique.
En  1995, la réforme de la Sécurité sociale était plutôt approuvée au départ mais l'opinion publique s'est retournée au fil du mouvement. Il y a cependant une grande différence : pendant la présidentielle, Chirac avait fait campagne sur la fracture sociale et il y avait alors une grande déception dans le pays. Là, ce n'est pas la même chose. Macron, lui, est assez fidèle à ce qu'il avait promis. Du coup, entre les grévistes et le pouvoir, on est dans une logique de rapport de force. Qui reculera le premier ?
propos recueillis par R. B. D.
© Le Monde

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