|
Porte de La Villette, un nouveau camp de migrants
A l'heure où la loi asile arrive à l'Assemblée, près de 2 000 exilés sont installés dans le nord-est de Paris


 |
 | LE CONTEXTE |
calendrier
Mardi 3 avril à 21 heures s'ouvre en commission des lois à l'Assemblée nationale la discussion de la loi asile et immigration, baptisée " immigration maîtrisée et droit d'asile effectif ". La fin de l'étude des amendements est prévue pour jeudi matin 5 avril. A compter du 16 avril, le texte arrivera en discussion en séance. Le ministre de l'intérieur, Gérard Collomb, a beaucoup reçu les parlementaires de la majorité pour les convaincre des bienfaits de sa loi.
|
Avec un bout de bois, Mohamad tisonne le feu. Les braises ravivées, il chauffera de l'eau dans la gamelle de fer-blanc qui traîne à côté. " Si quelqu'un apporte du thé ou du café, ça tuera le temps ", explique le Soudanais sans lever le regard. Quai de La Villette, à Paris, les heures sont lentes entre les toiles de tentes, et les journées s'étirent à l'infini, sans occupations. " Depuis que je suis en France, je ne fais rien. Je vis à la rue. J'ai déposé ma demande d'asile, mais on ne m'a jamais logé. Depuis deux mois je suis réfugié, mais je n'ai toujours nulle part où aller ",observe ce chauffeur de taxi de 25 ans, qui semble accuser le poids de son passé et de son présent. " Avant, je rêvais de cette protection de la France. J'étais bien naïf. Elle ne change pas ma vie ", ajoute-t-il, le bonnet enfoncé jusqu'aux yeux, comme si sa ligne d'horizon s'était effacée.
Quai du Lot et quai de l'Allier, à la limite entre Paris et Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), ils sont plus de 1 400 à s'entasser dans des petites tentes serrées les unes contre les autres sous le pont du boulevard des Maréchaux, comme si le campement devait tout entier se blottir dans l'ombre pour être le moins visible possible.
C'est pour l'heure le plus gros campement de la capitale. Il remplace ceux de la porte de la Chapelle, où la veille policière n'a laissé s'installer qu'une cinquantaine d'exilés. Il s'ajoute aux quelque 400 Afghans du canal Saint-Martin et à la dizaine de la porte d'Aubervilliers. Sur les trottoirs et les quais du Nord-Est parisien, 920 tentes ont été comptabilisées durant la maraude du 30 mars menée par France Terre d'asile. Elles abritent 1 885 personnes. Et c'était avant le démontage du centre de premier accueil parisien, samedi 31 mars au soir.
" On reviendra toujours "Ils sont nombreux à être échoués là, sans plus vraiment savoir ce qu'ils souhaitent. Nahome a 31 ans et dix ans de voyage depuis son départ d'Erythrée. Six ans d'Israël, un passage par l'Italie, puis un an en Allemagne, avant d'être renvoyé vers l'Italie et, finalement, de débarquer en France avec l'idée première de rejoindre Londres.
Nahome parle bien anglais et vient de passer trois mois à Calais, où " c'est l'enfer ",observe-t-il. " On ne dort pas, on se fait tout prendre par la police et en plus il fait très froid ", résume-t-il. " Ici on est nombreux à en revenir. Certains y retournent régulièrement, mais moi, non merci ! ", précise-t-il, incapable d'en dire plus sur l'avenir qu'il souhaite. Le quai du Lot et le quai de l'Allier, en face, de l'autre côté du canal Saint-Denis, ressemblent à une impasse pour lui comme pour d'autres.
A côté d'eux s'installent les nouveaux arrivants. Le Darfouri Ahmed (25 ans) et l'Erythréenne Azieb (30 ans) ont tous deux débarqué il y a deux semaines. Lundi 2 avril, ils cherchaient des informations, se demandant s'ils devaient filer vers Calais ou la Belgique, ou engager une procédure d'asile en France. Tous deux ont traversé l'Italie sans qu'on prenne leurs empreintes. Ils sont des exceptions dans un campement où la majorité des migrants sont " dublinés ". Le règlement européen de Dublin permet en effet à un pays de renvoyer les demandeurs d'asile vers le premier Etat qui – avec ou contre leur volonté – a enregistré leurs empreintes dans le fichier européen Eurodac.
C'est ce qui est arrivé à Ibrahim (28 ans) et à Youssouf (24 ans). Les deux Soudanais ont déjà à leur actif un aller-retour vers l'Italie et sont prêts à d'autres encore s'il le faut. " Mais on reviendra toujours, soyez-en sûrs ", affirme Ibrahim, qui poursuit : " J'ai déposé ma demande d'asile il y a neuf mois à Grenoble. Là, on m'a dit que l'Italie était responsable de mon dossier, parce qu'ils avaient pris mes empreintes, et on m'y a renvoyé. Evidemment, je suis revenu et je dois encore attendre neuf mois avant de redéposer ma demande en France. Youssouf est dans le même cas que moi mais il a déposé à Rennes, lui ", poursuit le jeune homme dans un français encore hésitant, mais clair.
" Ici, les préfectures nous disent en fuite, mais c'est faux puisque je pointe tous les deux mois à Grenoble. Ils inventent ça pour nous décourager. Mais on est tenaces, même si en attendant que la France accepte mon dossier, je dois vivre à la rue, nourri par les dons des associations, sans argent ", précise-t-il en jetant un œil vers Edmond, qui beurre les sandwiches du matin, aidé de Houriaj Limam, de l'ONG allemande Human Aid Collective.
Drôle de cohabitationCe campement de La Villette, plus gros rassemblement parisien de tentes, a un peu repris le rôle de " salle d'attente " que tenait la grande jungle de Calais. Là-bas, en 2016 déjà, une bonne partie des migrants étaient des " dublinés " en attente de la fin du délai légal de dix-huit mois après lequel la France doit prendre en charge leur demande, si elle n'a pas réussi à les renvoyer définitivement.
Au milieu de cette foule aussi compacte que disparate, se mêlent d'autres profils, plus avancés dans leur parcours migratoire, en quête d'une autre forme d'intégration. Soudanais lui aussi, Abdullah vit là sans papiers. Il sert de traducteur à ses voisins de tentes parce qu'il parle bien français et parce que sa débrouillardise lui a permis de décrocher un emploi au noir dans la réparation informatique, après quatorze mois en France. " Ça ne rend pas plus drôle la vie à la rue, mais au moins je ne m'ennuie pas la journée ", observe-t-il, philosophe.
Une drôle de cohabitation avec les nouveaux venus que cassera l'évacuation vers la province et le tri de l'Etat, qui devrait intervenir prochainement. Le but est certes d'héberger tout le monde, mais ceux qui ne sont ni demandeurs d'asile ni réfugiés risquent de refuser toute proposition, de peur d'être expulsés. C'est comme ça qu'est né ce campement de La Villette en décembre 2017, après une énième évacuation des rues de la capitale.
Maryline Baumard
© Le Monde
|
Le centre humanitaire, une occasion manquée pour Anne Hidalgo
La " bulle " de la porte de La Chapelle a fermé samedi 31 mars. La maire de Paris a dû capituler face au ministère de l'intérieur


 |
C'est l'histoire d'un lent renoncement. Samedi 31 mars, le centre humanitaire de premier accueil de la porte de La Chapelle, à Paris, a fermé. Depuis novembre 2016, il offrait dix jours d'hébergement à quatre cents migrants arrivant à Paris, en attendant que l'Etat fasse son travail de prise en charge. Même si ce lieu a accueilli " plus de 25 000 hommes migrants tout juste arrivés sur le territoire français ", comme se félicite la mairie, l'histoire de ce que l'on a appelé la " bulle " – à cause de son architecture gonflable – est d'abord celle d'un espoir déçu.
Avec ce dégonflage s'évapore l'espoir que Paris tienne son rang de ville d'accueil, celui qu'un maire puisse édicter sur son territoire une politique hospitalière, fût-elle en discordance avec l'approche étatique. La " bulle ", c'est l'histoire de la capitulation de la capitale devant le ministère de l'intérieur qui veut imposer son tri des " bons " migrants, espérant renvoyer tous les autres. Il était certes prévu que le lieu ferme, mais l'idée était de l'installer ailleurs.
Pour comprendre, il faut remonter deux ans en arrière. Le 9 juin 2015, la maire de Paris, Anne Hidalgo (PS), crée la surprise en disant vouloir ouvrir une " maison des migrants " où ceux-ci pourraient se reposer et réfléchir à la suite de leur parcours. Rapidement, le ministre de l'intérieur de l'époque, Bernard Cazeneuve, lui coupe l'herbe sous le pied avec un plan (sous-dimensionné) pour les demandeurs d'asile. Elle remballe sa proposition.
Le 31 mai 2016, alors qu'ils sont un millier dans les jardins publics et sur les trottoirs du 18e arrondissement, la maire de Paris annonce la création de son " camp humanitaire ". " Nous ne pouvons plus accepter la situation humanitaire et sanitaire des campements de fortune qui se développent dans Paris ", note-t-elle, alors que la capitale vit au rythme des évacuations en bus, par l'Etat, vers les villes de province. A l'heure où elle fait son annonce, près de neuf cents Soudanais, Erythréens, Somaliens et Afghans s'abritent sous des bâches et des tentes. Aujourd'hui, ils sont près de deux mille, mais -personne ne s'émeut plus.
Depuis deux ans, l'approche du sujet a évolué. Celle qui, en mai 2016, espérait " entraîner l'Etat ", comme Anne Hidalgo l'avait souligné, jette l'éponge. Ou plutôt se replie sur un rôle minimaliste de " ville humanitaire " qui va envoyer sur les campements quelques camions de première urgence estampillés " Mairie de Paris "… Depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron, le centre humanitaire est condamné. Le ministre de l'intérieur, Gérard Collomb, veut sa fermeture, estimant, contre toutes les évidences, qu'il joue un rôle " d'appel d'air " .
" Le dispositif ne tient pas "L'opposition est plus frontale que sous le gouvernement socialiste, mais déjà, sous Bernard Cazeneuve, l'Etat a empêché le lieu de bien fonctionner en n'assurant pas la fluidité nécessaire. " Il ne vidait pas le centre assez vite et ne mettait pas les moyens suffisants pour que les migrants déposent rapidement leur demande d'asile. C'est la double raison pour laquelle les campements ont perduré dans Paris ", observe un humanitaire qui œuvre dans la capitale.
L'Etat a annoncé qu'il remplacerait la " bulle " par des centres d'accueil permettant le tri des migrants. Un projet qui veut séparer les nouveaux arrivants de ceux qui ont laissé leurs empreintes ailleurs ou qui sont déboutés de l'asile. Reste que ceux œuvrant sur le terrain savent que cette solution n'est globalement adaptée qu'à " la moitié des migrants qui campent à Paris " : ceux qui arrivent sans avoir laissé leurs empreintes dans un autre pays d'Europe…
" Un sur deux n'ira pas dans les centres ouverts par l'Etat et rejoindra l'économie informelle plutôt que de risquer un tour en centre de rétention et une tentative de renvoi ", observe anonymement un des meilleurs spécialistes du sujet à Paris. " En termes d'ordre public, on va vite se rendre compte que le dispositif étatique ne tient pas, ajoute un haut -fonctionnaire. Il faudra, comme à Calais, des dispersions policières violentes et récurrentes si on veut invisibiliser les migrants. "
Reste que Mme Hidalgo n'est plus en position de croiser le fer avec le parti au pouvoir. Son taux de popularité est au plus bas, La République en marche lorgne la capitale pour les municipales de 2020, et la maire a d'autres fronts ouverts avec ses problèmes de circulation sur les voies sur berge, de Vélib' et les Jeux olympiques de 2024 qui sortent du cadre financier avant de sortir de terre. De quoi mettre entre parenthèses ce sujet.
C'est ce qu'elle a fait en se faisant excuser aux états généraux de l'accueil les 1er et 2 mars à Grande-Synthe, où elle était attendue. Et en ne signant pas la charte des -villes hospitalières qui circule sur Internet.
M. B.
© Le Monde
|
|
|
|
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire