Chef d'État du Burkina Faso, Ibrahim Traoré apparaît en treillis sur la télévision publique pour un entretien de plus de deux heures. Une phrase devient virale : « la démocratie tue ». Réduire l'échange à cela est tentant. Mais il y déroule une ligne claire : critique du système, souveraineté revendiquée, rupture avec les équilibres anciens. Il se réclame de Thomas Sankara et inscrit son discours dans une logique bien plus large. « Il faut que les gens oublient la question de la démocratie. La démocratie telle qu'on nous la présente ne nous intéresse pas ». Pour Ibrahim Traoré, elle « tue » : partout où elle aurait été imposée, elle aurait apporté le chaos et le sang. « Que Dieu nous en préserve ». Le tout en treillis, sur la télévision d'État. Une mise en scène peu commune pour un regard européen. Le récit serait simple : un dirigeant africain rejette les valeurs universelles, donc glisse vers un despotisme rétrograde. Lecture rapide, trop rapide. Car dans cet entretien de plus de deux heures (marquant les 1 an de la "Révolution progressiste populaire"), Traoré expose une vision structurée (militaire, politique, économique) qui dépasse le seul Burkina Faso. Sur le plan militaire, il assume un basculement : reprendre « l'initiative de la manœuvre face à des groupes armés qui imposaient jusque-là le rythme ». Sa méthode tient en trois axes : recruter, équiper, former. Il affirme rompre avec un modèle où l'armée était formée de l'extérieur. Désormais, « tout est endogène » : la formation est pensée localement, à partir du terrain. Dans cette logique, il revalorise les Volontaires pour la Défense de la Patrie (des supplétifs civils armés, recrutés localement pour soutenir l'armée) en les intégrant progressivement à l'armée régulière. Le mot-clé est clair : autonomie. Mais cette autonomie est relative. La rupture avec la France en 2023 n'a pas conduit à une indépendance stratégique, mais à un réalignement. Le Burkina Faso s'inscrit désormais dans l'Alliance des États du Sahel (AES), avec le Mali et le Niger, une coalition née en 2023 avec la Charte du Liptako-Gourma, portée par trois dirigeants musulmans, tous issus de coups d'État militaires. Officiellement fondée sur la souveraineté, l'AES incarne surtout un basculement géopolitique : sortie progressive de l'orbite occidentale et recomposition des alliances. Da… Raphaël Lepilleur |
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