jeudi 26 juillet 2018

Lignes de fracture entre Beauvau et la préfecture de police


25 juillet 2018

Lignes de fracture entre Beauvau et la préfecture de police

Le ministre de l'intérieur et le préfet de police de Paris ont livré deux versions différentes lors de leur audition par la commission des lois de l'Assemblée, lundi

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Deux hommes. Deux styles. Deux versions face à face qui, si elles ne s'opposent pas frontalement, expriment de sérieuses nuances. Gérard Collomb, ministre de l'intérieur, et Michel Delpuech, préfet de police de Paris, ont été auditionnés, lundi 23  juillet, par la commission des lois de l'Assemblée nationale.
Le premier est arrivé le matin à 10  heures et est reparti à 12 h 30, car il avait un déjeuner. Le second a pris sa suite à 14  heures et s'est plié au jeu des questions-réponses pendant près de trois heures. Sur le cas Benalla, le premier, censé être " l'homme le mieux informé de France ", ne savait rien ou si peu. A l'en croire, c'est à peine s'il connaissait son identité. " Personnellement, je ne le connaissais pas. Je pensais même qu'il faisait partie des services de police. Je l'avais rencontré mais j'ignorais sa qualité de conseiller du président ", a-t-il déclaré devant les parlementaires.
Le second en revanche n'a pas tergiversé : " M.  Benalla était un interlocuteur connu, a-t-il lancé tout de go.  J'ai rencontré M. Benalla la première fois l'avant-veille du deuxième tour de l'élection présidentielle, où j'avais organisé à mon bureau une réunion de travail pour cadrer les conditions de sécurité de la soirée présidentielle(…). Ensuite j'ai rencontré M. Benalla lorsque, par exemple, nous sommes à Paris le 14-Juillet ou le 8-Mai, et lors des services un peu plus conséquents comme le Salon de l'agriculture. Il était dans le cercle proche des personnes autour du président (…). Mes services travaillent avec les interlocuteurs qu'on leur donne. "
Au soir du 1er  mai, peu avant 21  heures, tout ce beau monde se retrouve dans la salle de commandement de la direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC) à la Préfecture de police de Paris sur l'île de la Cité. " J'ai découvert avec surprise et étonnement la présence dans la salle de M. Benalla, indique M. Delpuech. Au moment de lui serrer la main : “Vous êtes là”, sa réponse : “J'étais sur le terrain, je suis venu”. "Que faisait M. Benalla quelques heures auparavant place de la Contrescarpe où, protégé d'un casque de police, il se livre à des violences ? Selon le préfet de police, le patron de la DOPC n'avait pas été informé de la venue du conseiller d'Emmanuel Macron à la manifestation aux côtés des forces de l'ordre.
" C'est le contrôleur général, dit-il, chef d'état-major adjoint - aujourd'hui mis en examen - qui avait sans rendre compte à son directeur, organisé l'accueil de Benalla(…). Ces événements résultent de dérives individuelles, inacceptables, condamnables sur fond de copinage malsain. " Ce soir-là, une quarantaine de personnes – essentiellement des policiers –, débriefent la journée marquée par de sérieux affrontements. M.  Collomb confirme y avoir assisté, tout comme M. Benalla, mais il " ne savait strictement rien " de ce dernier et de ses fonctions.
A cette heure, l'incident de la place de la Contrescarpe et les dérapages de M. Benalla n'ont fait l'objet d'aucun signalement. Il faut attendre le lendemain pour qu'une vidéo circule sur les réseaux sociaux. " J'ai été informé de ces vidéos l'après-midi - du 2  mai -par mon cabinet qui m'a signalé en avoir référé au cabinet du président, relate M. Collomb (…). Je m'étais assuré que le cabinet du président de la République et la Préfecture de police avaient été mis au courant. Comme c'est la règle pour tout manquement, c'était à eux de prendre des sanctions et d'en informer les autorités judiciaires. " Selon les dires du ministre de l'intérieur, ce sont les services de l'Elysée, en la personne de Vincent Caure, chargé des réseaux sociaux, qui " auraient " alerté la Place Beauvau dans la matinée du 2  mai.
Modérément curieuxA la Préfecture de police, c'est vers 10  heures que les proches de M. Delpuech préviennent leur patron de l'existence d'une vidéo. Peu après, il reçoit un appel de Laurent Hottiaux, un collaborateur de l'Elysée qui " vient aux nouvelles pour - lui -parler de l'affaire Benalla ". M.  Delpuech se tourne alors vers le ministère de l'intérieur qui lui répond " qu'il est déjà informé et en liaison avec l'Elysée sur le sujet ".
Pour Gérard Collomb, l'affaire est en passe d'être réglée le 2  mai au soir. " Plus tard dans la soirée, mon directeur de cabinet est prévenu que le cabinet de la présidence considère bien l'action de M. Benalla comme inacceptable et qu'une sanction va être prise. M.  Benalla ne faisant pas partie des effectifs placés sous mon autorité, le cabinet de la présidence de la République et la Préfecture de police disposant de toutes les informations nécessaires pour agir, j'ai considéré que les faits signalés étaient pris en compte au niveau adapté. "
Il ne saisit pas le procureur de la République en vertu de l'article  40 du code de procédure pénale au soir du 2  mai. " Ce n'est pas au ministre de le faire ", estime-t-il, considérant " comme ses prédécesseurs que ce sont à ceux qui sont en responsabilité de leurs administrations, au plus près du terrain, de recueillir les éléments permettant de justifier la transmission d'un signalement au titre de l'article  40 ". C'est au cabinet du président de la République " employeur de M. Benalla " et au préfet de police " d'agir ".
Ainsi rassuré et modérément curieux, le ministre ne s'occupe donc " plus de ce sujet "jusqu'au 18  juillet, date de la parution de l'article du Monde et de la découverte de nouvelles images montrant Alexandre Benalla doté d'un brassard siglé police et d'une radio Acropole réservés aux forces de l'ordre. Le 2  mai, à Beauvau comme à la Préfecture de police, on considère bien que l'affaire est entre les mains de l'Elysée. " Il était établi pour moi que le sujet Benalla était traité par l'autorité hiérarchique dont il dépendait " assure M. Delpuech.
Selon le cabinet de la présidence de la République, son chargé de mission a été suspendu de ses fonctions du 4 au 19  mai et ne doit plus apparaître pour l'organisation d'événements hors les murs de l'Elysée. Pourtant, assure Alain Gibelin, patron de la DOPC, également auditionné par les députés le 23  juillet, " l'information de cette sanction ne nous a jamais été transmise ". Et de préciser que durant cette période M. Benalla a participé à des réunions préparatoires à la sécurisation des déplacements du chef de l'Etat. Selon Le Figaro, ce dernier est revenu sur cette assertion après un démenti de l'Elysée mardi matin. Alexandre Benalla bénéficiait d'une autorisation de port d'arme délivrée par la Préfecture de police le 13  octobre 2017. " Sans que mon cabinet n'en ait été avisé ", a souligné M. Collomb. Sollicité à trois reprises, " en  2013, puis en janvier  2017, et, enfin, en juin  2017 " le ministère de l'intérieur avait rejeté les demandes de M. Benalla. Pourquoi la Préfecture a accepté ce que la Place Beauvau avait refusé ? " On est en présence de législations assez complexe, a détaillé M. Delpuech (…). Il y a des ports d'armes liés aux fonctions, c'est de la compétence préfectorale. C'est celle-ci que j'ai prise (…). L'Elysée a relayé cette demande sans faire pression. J'assume cette responsabilité personnellement. "
Yves Bordenave et Caroline Monnot
© Le Monde

25 juillet 2018

Le couple violenté et Benalla s'expriment par le biais de leurs avocats

Les deux jeunes gens se sont constitués partie civile, mais ne veulent pas être " embarqués par le tumulte médiatique ", selon leur avocat

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Rien pour le moment n'avait filtré sur le profil des deux jeunes que l'on aperçoit sur les vidéos de violence du 1er  mai à l'origine de l'affaire Benalla. Elle, cheveux longs châtains, en pantalon noir et parka marron qu'Alexandre Benalla, un proche d'Emmanuel Macron chargé de sa sécurité, part chercher au fond de la Contrescarpe et qu'il conduit, manu militari, en l'entraînant de l'autre côté de cette petite place. Lui, en sweat et veste, traîné par les CRS, puis laissé au sol, avant que M. Benalla ne revienne vers lui et le moleste.
Le couple s'est très vite reconnu lorsque Le Monde a révélé, le 18 juillet, l'identité de l'homme casqué porteur des coups. Lundi 23 juillet, l'avocat de la jeune femme et du jeune homme a dit qu'il avait déposé la constitution de partie civile de ses clients, et que ces derniers réservaient leurs premières déclarations aux juges d'instruction. Leur avocat refuse d'en dire plus sur leur identité. " Et ils ne veulent surtout pas être embarqués par le tumulte médiatique et politique. L'affaire Benalla ne les concerne pas ", a insisté Me Sahand Saber auprès du Monde.
Il a néanmoins accepté de donner leur version sur les raisons de leur présence dans le quartier Mouffetard, là où plusieurs collectifs avaient donné rendez-vous pour " passer un moment convivial en partageant un apéro (…) à la fin de la manif, vers 18  heures ". L'invitation avait été notamment relayée La France insoumise.
Selon Me Sahand Saber, le couple, pas tout à fait 30 ans, " des jeunes insérés, qui travaillent ", n'étaient ni des manifestants ni des membres du black bloc, et n'étaient en aucun cas venus en découdre avec les forces de l'ordre. " C'étaient des badauds, des passants qui venaient prendre un verre et assister à une manifestation, explique-t-il.Ils voulaient voir à quoi ressemblait une charge de CRS. Mais la charge de CRS est tombée sur eux. " Les jeunes gens se trouvaient à proximité d'un café. Ils ont alors eu " une réaction sanguine, irréfléchie, admet leur avocat. Lui a lancé une carafe d'eau sur les forces de l'ordre. Elle, ne se souvient plus très bien. Mais c'était un objet qui se trouvait sous la main ". Une vidéo circulant sur Internet montre, en effet, les deux jeunes jeter, chacun, un projectile sur les CRS. Puis, la jeune femme termine par un bras d'honneur.
" Un serviteur de l'Etat "Naguib-Michel Sidhom, un photographe, ancien collaborateur du Monde et de l'AFP, qui vit à deux pas, avait dit, dimanche, à Francetvinfo, avoir été témoin de la scène. " L'ambiance sur la place était très bon enfant, très calme, très pacifique. Il n'y avait pas de slogan hargneux contre la police à cet endroit-là, a-t-il redit au MondeCe qui n'était pas le cas, à 200 mètres de là, dans le sud de la rue Mouffetard, et un peu plus loin, rue Lacépède, où c'était plus violent. " De sa fenêtre, le photographe a observé deux charges de CRS vers 20  heures. La première ne concernait pas le couple. Mais lorsque les CRS ont reculé, " le garçon les a pointés du doigt ", poursuit-il.
Les CRS se sont alors dirigés vers le couple. C'est à ce moment-là qu'est entré en scène Alexandre Benalla. Lequel a décidé " de prêter main-forte au dispositif " après avoir été" témoin des agissements de deux individus particulièrement virulents et de l'apparent dépassement (…) des policiers sur place ". Il s'agit d'une " initiative personnelle (…) qui s'inscrit dans le cadre (…) de l'article  73 du code de procédure pénale et - qui - n'a eu aucune conséquence pour les personnes interpellées ", a-t-il justifié par le biais d'un communiqué que ses avocats Me  Laurent-Franck Lienard et Me Audrey -Gadot, ont diffusé, lundi 23  juillet. S'exprimant pour la première fois depuis le début de l'affaire, l'ex-chargé de mission à l'Elysée s'est dit " abasourdi par l'utilisation médiatique et politique de son action du 1er  mai ", il prétend avoir été " invité ", ce jour-là, par un service de la Préfecture de police de Paris " à observer les opérations de maintien de l'ordre ".
Le communiqué précise que M.  Benalla " n'avait pas vocation à intervenir ". Se présentant com-me " un serviteur de l'Etat ", il - " appelle chacun à garder sa raison ", toute cette controverse servant, selon lui, " à porter atteinte à la présidence de la République dans des conditions qui défient l'entendement ".
Bertrand Bissuel et Emeline Cazi
© Le Monde

25 juillet 2018

La semaine où le pouvoir a changé de mains

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C'est leur première victoire depuis un an. Ils ont fait reculer Emmanuel Macron et ils ne le lâcheront plus. Ils l'ont fait reculer sur un texte emblématique : la révision constitutionnelle qui a été -concoctée de bout en bout par l'Elysée et qu'ils ont immédiatement perçue comme une nouvelle entrave à leur pouvoir.
Après quatre jours d'obstruction à l'Assemblée nationale, les députés de droite et de gauche qui, l'espace d'un moment, sont devenus une seule opposition à la fois compacte et puissante, ont contraint l'exécutif à l'impensable : suspendre puis reporter sa réforme à la rentrée sans qu'aucune date ne soit fixée et sans que personne n'ose pronostiquer qu'elle sera un jour adoptée. Et après le Palais-Bourbon, le Sénat, qui de plus en plus s'érige en contre-pouvoir, est lui aussi disposé à infliger au président un spectaculaire retour de bâton.
Déséquilibre des pouvoirsCar tout se paie un jour. Et ce que les parlementaires font payer à Emmanuel Macron, dans le sillage de l'affaire Benalla, qui secoue l'Elysée comme un prunier, dépasse largement le cadre d'un grave dysfonctionnement interne, lié à l'irresponsabilité d'un simple chargé de mission. Ils corrigent le jeune président, ils se vengent de son insolente audace d'avoir cru que rien ne lui résisterait, qu'il pourrait faire fi de -l'ancien monde, qu'il était suffisamment fort pour agir et réformer à sa guise (marché du travail, rail, assurance-chômage, retraite, etc.) en se passant de leurs critiques voire de leurs conseils.
Et lorsque la faille se présente, béante, c'est la curée : non seulement les parlementaires infligent au président qui se croyait infaillible une leçon de démocratie en pointant du doigt le déséquilibre des pouvoirs, les travers d'une -hyperprésidence qui a voulu tout écraser – le Parlement et le gouvernement –, mais ils passent immédiatement aux travaux pratiques en bloquant la révision constitutionnelle.
M.  Macron peut bien rêver de réduire d'un tiers le nombre des élus, de rationaliser le travail parlementaire ou d'obtenir le droit de répondre aux députés et aux sénateurs réunis en Congrès – comme il l'a annoncé le 9  juillet –, l'affaire Benalla lui a fait perdre la main. Sa grande réforme a du plomb dans l'aile et si elle finit par voir le jour, ce ne sera certainement pas à ses conditions. Comme le souligne Gérard -Larcher, le président (Les Républicains) du Sénat, l'homme sans -lequel cette réforme ne peut se faire, " le calendrier et le contenu de la révision constitutionnelle paraissent devoir être repensés ". Le pouvoir a  changé de mains.
par Françoise Fressoz
© Le Monde
25 juillet 2018.

A l'Assemblée, une journée extraordinaire

Les regards des députés étaient rivés, lundi, sur la salle où se sont succédé les auditions de la commission

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Aquoi reconnaît-on une journée exceptionnelle à l'Assemblée nationale ? En temps normal, l'institution grouille et s'agite. Lundi 23  juillet, un ange passe dans la plupart des couloirs. Un grand silence se propage de salle en salle. Dans ce palais, une seule voix s'élève, sortie des téléviseurs qui retransmettent tous la même réunion de commission. Les agents de l'Assemblée s'arrêtent pour regarder.
La scène filmée se passe au deuxième sous-sol du Palais-Bourbon. Une pièce exiguë, lambrissée, sans fenêtres, éclairée par une lumière pâle. Une salle d'interrogatoire. C'est là que Gérard Collomb est arrivé lundi matin dans une atmosphère surchauffée. Le ministre de l'intérieur est le premier à répondre aux questions de la commission d'enquête mise en place jeudi 19  juillet, 24  heures après les premières révélations duMonde sur les faits commis par Alexandre Benalla lors d'une manifestation du 1er-Mai à Paris.
C'est la première fois qu'un membre de l'exécutif est interrogé sur l'affaire qui paralyse depuis bientôt une semaine la vie politique française. Une nuée de photographes et de cameramen se précipite entre les rangées de députés. Les flashs crépitent dans cette salle normalement réservée à des discussions législatives. Des élus immortalisent d'ailleurs la scène avec leur téléphone portable.
" Il faut que chacun soit installé correctement "La salle, justement, pose un premier problème. Les places manquent. L'opposition est venue en masse. Les députés frontistes, discrets lors des travaux parlementaires, sont presque au complet. Des députés se plaignent de ne pas pouvoir s'asseoir.Il n'y aura pas de place pour les journalistes. " Mme la présidente, si on veut commencer dans la sérénité, il faut que chacun soit installé correctement ",s'indigne le député du parti Les Républicains (LR) -Philippe Gosselin.
Pourquoi la salle où l'audition de Jérôme Cahuzac s'était tenue en  2013, plus grande, n'a-t-elle pas été choisie ? La présidente La République en marche (LRM) de la commission des lois, Yaël Braun-Pivet, assume son choix et coupe le micro du député. L'échange menace de s'envenimer quand Gérard Collomb décide, d'autorité, de prendre la parole pour lancer l'audition. " Je condamne avec la plus grande fermeté les actes de M. Benalla, que ce soit avant ou pendant les événements du 1er  mai. Ils sont contraires à mes principes ",commence le ministre.
" Je n'ai jamais évoqué le cas de M. Benalla avec le président " Yaël Braun-Pivet ouvre le bal des questions au ministre, l'interrogeant sur le statut des observateurs et sur la chaîne de commandement.Des députés LRM orientent, eux, le regard vers les violences commises par des manifestants le 1er  mai, l'une des lignes de défense du ministre. Les questions de Guillaume Larrivé, député LR et corapporteur de la commission d'enquête sont chirurgicales, teintées de colère froide. " Avez-vous évoqué la situation de M.  Benalla avec le président ? ", demande le député de l'Yonne." Je n'ai jamais évoqué le cas de M. Benalla avec le président ", affirme le ministre.
Dimanche soir pourtant, l'Elysée a fait savoir qu'une réunion s'était tenue dans le week-end en présence du ministère de l'intérieur. Cela lui est rappelé par Eric Ciotti, député LR, qui pousse Gérard Collomb à rectifier le tir. " J'ai rencontré le président ce week-end ", concède-t-il avant d'affirmer avoir abordé l'affaire Benalla avec M. Macron mais " le moins possible "." Le président était plutôt inquiet de l'avancée de la réforme constitutionnelle ", assène-t-il. Bronca dans la salle. L'opposition, accusée d'avoir fait de l'obstruction sur ce texte, ironise mais se sent aussi visée.
" Le premier flic de France n'est pas le mieux informé " A l'issue de l'audition, Gérard Collomb s'échappe discrètement, caché par des députés qui forment une drôle de file d'attente pour réagir face aux caméras. Les élus d'opposition répètent à l'envi qu'ils n'ont " rien appris " de l'audition du ministre de l'intérieur. " Il a fait montre d'une irresponsabilité totale ", brocarde Danièle Obono, de La France insoumise (LFI).
" On a eu la démonstration que le premier flic de France n'est pas le mieux informé ! ",abonde le socialiste Boris Vallaud. " Il n'a pas cherché à contourner les questions ", le défend au contraire Yaël Braun-Pivet. Gérard Collomb a pointé d'un doigt la responsabilité de l'Elysée et de la préfecture de police de Paris. " Les fusibles ont été enclenchés ", prédit Eric Ciotti.
" Delpuech, il va les massacrer " A 14  heures s'avance un nouveau potentiel " fusible ". Michel Delpuech, préfet de police de Paris vient à son tour de prêter serment. A quoi reconnaît-on une journée exceptionnelle à l'Assemblée ? A ces rencontres inattendues. Jean-Luc Mélenchon s'attarde en salle des Quatre  Colonnes, lieu de rencontre entre députés et journalistes. Une salle où il ne vient jamais. En ce jour, il chante même les louanges du président de l'Assemblée nationale, François de Rugy avec qui les relations sont depuis un an, exécrables. Le patron de LFI savoure. " Ouhlala, vous avez vu ce qu'il vient de leur mettre ? Delpuech, il va les massacrer ", lâche le député de Marseille. Devant la commission d'enquête, le préfet de police vient de parler d'un " copinage malsain " qui a permis à Alexandre Benalla de récupérer les vidéos d'opérations de maintien de l'ordre lors des manifestations du 1er-Mai. Pour M.  Mélenchon il y a " une police politique " autour de M.  Macron glisse-t-il, avant de repartir en jetant un œil au téléviseur : " Il faut que j'écoute, sinon je ne vais pas savoir ! "

" Gauchiste ! " " Toi-même ! " Les questions se succèdent. L'audition du préfet de police dure plus de deux heures. Gilbert Collard (FN) et Alexis Corbière (LFI) s'invectivent gentiment en fond de salle. " Gauchiste ! " lance le premier. " Toi-même ! ", répond le second. Soudain Marine Le Pen s'agace, on lui a volé un tour de questions. Elle se lève, sort de la commission, s'attarde dans le couloir où siègent encore des journalistes dans l'espoir d'être interviewée. En vain.
Elle retourne en commission, pour ressortir quelques secondes plus tard. Sa cigarette électronique à la main, la voilà qui commente l'audition devant les journalistes. Pour elle, toute cette affaire démontre l'existence d'une " hiérarchie parallèle " conduite par des proches du chef de l'Etat dont Alexandre Benalla. Dans cette affaire, la présidente du Rassemblement national (RN) retrouve surtout des couleurs politiques après un an de traversée du désert.
" On n'a qu'à partir " L'heure de la fin approche et l'ambiance se tend. Les populistes profitent de la fenêtre médiatique. Les députés RN ruminent de n'avoir pu poser leurs questions et crient au scandale en sortant de la salle. Peu avant, Gilbert Collard avait tenté de lancer un mouvement plus général de contestation. " On n'a qu'à partir ! "proposait-il aux députés socialistes, sans obtenir satisfaction. A la sortie, les députés La République en marche prennent en groupe leur tour de parole médiatique pour pondérer l'intervention du préfet. " Je n'ai toujours pas compris pourquoi il n'a pas saisi l'IGPN dès qu'il était mis au courant des faits ", interroge Coralie Dubost, députée de l'Hérault. " Vous êtes informé le 2  mai, mais qu'attendez-vous ? Pourquoi ne pas demander dans le temps du flagrant délit un PV à votre unité ? ", avait, plus tôt, demandé au préfet de police, Jean-Louis Masson, député LR. " J'ai bien aimé sa question ", glisse une députée LRM qui ne veut pas s'attarder. C'est bien la première fois depuis jeudi dernier que la majorité accorde du crédit à l'opposition. Chaque attaque contre le préfet permet aussi de dédouaner l'Elysée très malmenée pendant les auditions.
Au même moment, un fait inédit depuis quelques jours se produit dans l'Hémicycle. Un texte est sur le point d'être voté en présence de Christophe Castaner. Le secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement n'a pas été vu au banc du week-end. Plus tard, l'examen d'amendements sur un autre texte se déroule sans heurts. Une première depuis jeudi. Au deuxième sous-sol, les auditions de la commission d'enquête se poursuivent. La nouvelle routine de l'Assemblée.
Manon Rescan
© Le Monde
25 juillet 2018

La stratégie de l'Elysée se fracasse sur la réalité

Emmanuel Macron espérait une accalmie pour reprendre la main. La journée de lundi a balayé cet espoir

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Calmer le jeu, pour pouvoir ensuite reprendre la main. Jusqu'à lundi 23  juillet dans l'après-midi, l'Elysée espérait encore pouvoir circonscrire la crise politique qu'a fait naître l'affaire Benalla, du nom de cet ancien collaborateur du président de la République qui a molesté un jeune homme et une jeune femme lors des manifestations du 1er-Mai. L'objectif était de la ramener à une simple dérive d'un individu, avec en toile de fond de vieilles inimitiés entre différents services administratifs.
Avec le licenciement d'Alexandre Benalla, vendredi, et le début des auditions devant les commissions d'enquête parlementaires à l'Assemblée nationale, lundi, et au Sénat, mardi, Emmanuel Macron pensait entrer dans un moment où il serait moins exposé. Et où il pourrait prendre la parole sans donner le sentiment de céder à la pression. " Quand il le jugera utile ", comme il se plaît à le répéter à ses proches.
Histoire de ne pas se retrouver face à une nuée de caméras dans un contexte décalé, il a annulé, lundi, son déplacement sur le Tour de France prévu mercredi. " Le président de la République a intérêt à prendre de la hauteur. A ce que les choses retombent en intensité avant de s'exprimer ", confirme François Patriat, président du groupe La République en marche (LRM) du Sénat. Une façon de temporiser en attendant un contexte plus favorable.
Version démentieCette stratégie toute en subtilité a été fracassée par l'actualité. A l'Assemblée, lundi, le ministre de l'intérieur, Gérard Collomb, a souligné la responsabilité du cabinet du président de la République : " Il leur appartenait donc d'agir. C'est la règle pour tous les manquements. " Pire, le soir, à une question de Marine Le Pen, Alain Gibelin, directeur de l'ordre public et de la circulation (DOPC), a affirmé que M. Benalla était présent à des réunions entre ses services et l'Elysée entre le 4 et le 19  mai. Une période pendant laquelle l'adjoint au chef de cabinet d'Emmanuel Macron était censé être suspendu.
Cet aveu contredit la version de l'Elysée et crée un doute immense sur la sincérité de la déclaration du porte-parole du président, Bruno Roger-Petit, jeudi. Mardi matin, les proches de M. Macron ont démenti la version de M. Gibelin. Quelques minutes plus tard, ce dernier affirmait s'être trompé dans les dates ... Lundi soir, l'Elysée a dû aussi réfuter l'information de L'Express sur les 180 000  euros de travaux qui auraient été provisionnés pour réaliser des travaux dans l'appartement de M. Benalla, dans une dépendance de l'Elysée, quai Branly.
Et, alors que M. Macron avait fait un premier pas dans l'organisation de sa riposte, dimanche soir, en faisant savoir qu'il jugeait " choquant et inacceptable " le comportement de son ancien chargé de mission, ses troupes semblent toujours désarmées. Lundi matin, son premier cercle a répondu aux invitations des médias. " Le président nous a rappelé hier que depuis le premier jour de son arrivée à l'Elysée, seuls les policiers et la gendarmerie, qui sont attachés à sa sécurité, sont en responsabilité pour l'organisation de la sécurité du président de la République ", a expliqué sur RTL le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux.
Une version démentie toute la journée au cours des auditions. Sur BFM-TV, Christophe Castaner, secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement, a lui aussi minoré le rôle de M. Benalla, notamment au sujet de sa présence dans le bus de l'équipe de France de football, le jour du retour des Bleus : " J'ai entendu dire qu'il était en charge de la logistique des bagages. " Des prises de parole en décalage total avec les faits révélés au fur et à mesure des auditions.
Même si lundi après midi, l'examen du projet de loi  pour la liberté de choisir son avenir professionnel  s'est poursuivi dans des conditions normales, la vie politique ne reprend pas son cours normal. Mardi, les questions au gouvernement auxquelles le premier ministre, Edouard Philippe, devait se soumettre ne manqueront pas d'être chahutées par l'opposition.
Etant donné le contexte incendiaire, l'hypothèse d'une prise de parole d'Emmanuel Macron reste toujours incertaine. Certains de ses proches estiment que le moment n'est pas venu. " La parole présidentielle, il n'y que la presse qui l'attende ! ", minimise-t-on ainsi dans l'entourage de Richard Ferrand. " L'ambiance est bonne, comme dans toutes les crises, les troupes sont soudées ", poursuit cette source proche du président du groupe LRM de  l'Assemblée.
" Si le président s'exprime, on dira qu'il s'immisce dans une enquête qui est en cours ", abonde Aurore Bergé, porte-parole du groupe LRM au Palais-Bourbon. " Je ne vois pas ce qu'une parole présidentielle viendrait faire ici alors que les ministres - Benjamin -Griveaux et - Christophe - Castaner se sont exprimés dans les matinales ", résume Gilles Le Gendre, vice-président du groupe majoritaire à l'Assemblée.
" Tout ça va se dégonfler. On est loin de l'affaire d'Etat. Benalla, c'est l'histoire d'un type qui a  outrepassé ses prérogatives, veut croire Pieyre-Alexandre -Anglade, député (LRM) des Français de l'étranger. Les Français qui auront regardé les auditions du ministre de l'intérieur et du préfet lundi y auront vu une bataille entre administrations avec des acronymes incompréhensibles. "
L'opposition n'a, elle, pas manqué de rebondir sur les déclarations de MM. Collomb, Delpuech et Gibelin, pour mettre en cause directement le cabinet de M.  Macron. " On voit bien que les fusibles ont été enclenchés. Très clairement deux fusibles, le directeur de cabinet du président, Patrick Strzoda, et le préfet de police, Michel Delpuech. C'est naturellement grossier et grotesque ", a estimé le député (Les Républicains) Eric Ciotti. Le chef de l'Etat doit " s'expliquer ", a lancé le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. Jean-Luc Mélenchon, le chef de file de La France insoumise, pour qui " tout ramène à Macron ", demande à ce que le président soit auditionné. Tout comme le patron de Génération. s, Benoît Hamon. " Ceux qui semblent devoir s'expliquer, ce sont les membres du cabinet du président de la République ", a renchéri la présidente du Rassemblement national, Marine Le  Pen, sur Europe 1.
Mardi, le directeur de cabinet de l'Elysée, Patrick Strzoda, devait être auditionné par les députés puis par les sénateurs, qui entendront aussi le secrétaire général du Château, Alexis Kohler. Impossible de savoir ce qui sortira de ces auditions. Cette incertitude ne permet pas à la communication de l'Elysée de s'organiser.
Si l'exécutif espère toujours une normalisation de la vie politique, après la plus grave crise qu'il lui a  été donné de connaître depuis son arrivée, il n'en reste pas moins que l'affaire Benalla a fait des dommages collatéraux. Au premier rang desquels le projet de révision constitutionnelle, dont le gouvernement a annoncé, lundi, le report sine die. François de  Rugy, le président de l'Assemblée, évoque une reprise des débats en septembre ou en octobre quand Gérard Larcher, son homologue au Sénat, juge que le contenu du texte doit " être repensé ".
" Bouffer de la crédibilité "" On n'a pas beaucoup entendu les ministres défendre Macron ces derniers jours, à part Castaner et Griveaux, regrette François Patriat. Il faut monter au créneau pour défendre le chef. " Une nouvelle fois, le président de la République est apparu en première ligne, dans la tourmente, quand même ses ministres les plus politiques, comme Gérald Darmanin (action et comptes publics), se sont faits discrets.
" La séquence de ces derniers jours n'est pas une bonne communication pour la majorité ", regrette aussi Sacha Houlié, député (LRM) de la Vienne. Elle a sans conteste jeté le discrédit sur la République exemplaire dont le chef de l'Etat se veut le garant et sur l'exigence de transparence dans l'exercice du pouvoir dont il se fait le chantre. Benalla " aurait dû être licencié le 2  mai. Aujourd'hui, on est en train de s'enferrer dans des demi-mensonges et des contre-vérités, de bouffer de la crédibilité, juge un haut fonctionnaire, soutien historique de M.  Macron. On gâche une partie de la relation tissée avec les Français. C'est un immense gâchis. Remonter la pente demandera un effort considérable au président de la République. "
Un proche du chef de l'Etat cache mal son agacement : - Macron - doit être exemplaire dans ses décisions et rester conforme aux valeurs qu'il porte. Il ne faut jamais laisser prise à l'ambiguïté, éviter de tergiverser. Or, là, les décisions prises et la communication n'ont pas été à la hauteur. "
Virginie Malingre, et Astrid de Villaines
© Le Monde

Pendant ce temps-là, les ministres font comme si de rien n'était

Les membres du gouvernement préfèrent s'afficher " au travail ", ce qui irrite les parlementaires, qui aimeraient être davantage soutenus

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Au lendemain des révélations du Monde sur Alexandre Benalla, jeudi 19  juillet, la ministre de la culture tweete à 9  heures. " Toute la -journée, les châteaux d'Europe vous invitent à partager vos souvenirs de visite avec le #PalaceDay : merci au château de -Versailles -d'y contribuer ! ", écrit Françoise Nyssen. Samedi et dimanche, la ministre communique avec des photos d'elle au -festival des Vieilles Charrues dans le Finistère. En quatre jours, rien sur ce qui est devenu - " l'affaire Benalla ". Des messages déconnectés de l'actualité politique qui provoquent l'ironie des internautes.
Cet évitement en règle de la part de la plupart des ministres est en fait une stratégie : faire comme si de rien n'était et continuer à se montrer " au travail "" On est centré sur nos sujets. On bosse. Vendredi, Stéphane Travert avait une réunion extrêmement importante avec des syndicats agricoles. Sur l'affaire, il n'y a pas de sujet pour nous. L'agenda n'a pas bougé ", assure l'entourage du -ministre de l'agriculture, non sans remarquer que " le fait qu'il n'y ait pas de consignes " de l'Elysée est peut-être aussi une partie du problème auquel est confronté l'exécutif depuis mercredi soir.
" Moment convivial à Aix-en-Provence avec les douaniers des brigades d'Aix et d'Avignon. Merci à toutes et tous pour votre accueil et le travail formidable que vous menez au quotidien contre le tabac illicite. " Le compte Twitter de Gérald Darmanin est aussi enthousiaste que la crise est grave. Quand il est interrogé dans les médias sur l'affaire, le ministre de l'action et des comptes publics répond mais il évite de relayer ces interventions sur les réseaux sociaux, comme pour montrer aux Français qu'il n'y a pas de sujet.
Encore moins diserts, les autres poids lourds du gouvernement se débrouillent pour aborder d'autres sujets dans la presse. Dans les colonnes du Journal du dimanche, le 22  juillet, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'éducation nationale, pose en -tenant un maillot des Bleus et se félicite : " Notre système d'intégration fonctionne mieux qu'on ne le dit. " Silence radio sur la tempête qui secoue l'Elysée. Lundi, Bruno Le Maire fait la " une " du journal La Croix." J'appelle Donald Trump à la raison ", exprime le ministre de l'économie, en déplacement au G20 en Argentine, sans un mot sur l'affaire qui agite le plus haut sommet de l'Etat.
" Je me suis fait discret "Une discrétion qui fait bondir certains députés de la majorité qui souhaiteraient " être un peu plus soutenus " alors qu'ils sont peu nombreux à venir à la télévision. " J'aurais aimé qu'il y ait une équipe soudée qui monte au créneau ", confie ce parlementaire de La République en marche (LRM), très présent dans les médias depuis le début de l'affaire mais qui souhaite garder l'anonymat. " On attendait un peu de soutien, notamment de la part des ministres politiques comme Le  Maire, Darmanin ou Lecornu ", poursuit-il.
" Ils sont tous aux abris ! Où étaient leurs ténors ce week-end ? Ils étaient tous planqués ! ", abonde Christian Jacob, le président du groupe Les Républicains de l'Assemblée nationale. Un député du groupe LRM, habituellement très présent à la télévision, le reconnaît : " Je me suis fait discret " Et Aurore Bergé, qui a pris sa part en se rendant sur les plateaux d'en conclure : " C'est sûr, c'est plus facile de commenter la victoire des Bleus ! "
A. d. V.
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