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ISÈRE - L’UN ÉTAIT LE LEADER DU MOUVEMENT ÉTUDIANT DANS NOTRE DÉPARTEMENT, L’AUTRE UN JEUNE GAULLISTE. ILS NOUS RACONTENT LES ÉVÉNEMENTS, 50 ANS APRÈS
L’un était le leader du mouvement étudiant dans notre département, l’autre un jeune gaulliste. Ils nous racontent les événements, 50 ans après Ainsi s’est déroulé Mai-68 à Grenoble…



Jean-Pierre Juy était le grand porte-parole des étudiants grévistes de Mai-68 à Grenoble. Il nous raconte cette période intense de sa vie, avec un franc-parler qu’il a conservé, tout comme son âme de militant. Un militant toujours très à gauche, bien sûr !
Qui étiez-vous, Jean-Pierre Juy, il y a pile 50 ans ?
J’étais étudiant en 3e année en sciences-politiques et sciences-éco, responsable de la corpo de Sciences-po. J’étais un étudiant un peu plus âgé que les autres, car j’avais repris des études après mon service militaire. Et je militais à gauche depuis mes 17/18 ans. Mais pas au Parti communiste ! Mon parcours fait que j’aurais dû me diriger vers les Jeunesses communistes, mais comme de nombreux anciens de Mai-68, je me suis intéressé à la politique, en réaction aux événements liés au stalinisme. L’insurrection de Budapest de 1956 m’avait beaucoup marqué, surtout la répression de ce peuple qui n’était pas anti-communiste, mais qui demandait juste la liberté.
Quand vous êtes-vous engagé dans le mouvement de Mai-68 ?
Sur le campus grenoblois, on avait la chance d’avoir certains professeurs, comme Pierre Broué (historien et militant trotskiste français, NDLR) qui nous ont donné les clés pour comprendre et réfléchir sur le monde qui nous entourait. On pouvait passer des soirées à parler. Donc, quand ça a commencé à bouger à Paris, j’ai pris les choses au sérieux, car j’étais un militant syndicaliste très impliqué. Le 3 mai, j’étais déjà à la réunion de l’AGEG-Unef, avec tous les copains. Le mouvement a alors commencé à Grenoble. On a cherché à faire débrayer les amphis. Et quand nos camarades parisiens se font fait arrêter, on est descendus dans la rue. Il n’y avait pas du tout alors, chez nous, l’espérance du “grand soir”, c’était simplement une riposte au pouvoir policier. Et comme on n’était pas de grands défenseurs du général, on a tous crié des slogans comme “de Gaulle, ça suffit !”. On a marché en direction de la préfecture de l’Isère et rencontré des cordons de police…. Puis, le 7 ou le 8 mai, le mouvement étudiant devenant de plus en plus costaud, on a réussi à faire débrayer la fac des sciences. Et il y a eu le 13 mai, les salariés qui nous rejoignaient de plus en plus nombreux, les syndicats mobilisés. C’était dingue !
Que représentait le général de Gaulle pour vous ?
De Gaulle apparaissait comme le tenant d’un ordre suranné et d’une société totalement fermée. Dans cette société, on acceptait les violentes répressions contre les ouvriers de Caen ou Redon. Dans cette société, on arrivait à dire que “Franco ou Salazar n’étaient pas si mal que ça”, que “la torture pendant la guerre d’Algérie avait été un mal nécessaire”… Vous pouvez imaginer comment nous, on pouvait bouillir en constatant que cette mentalité s’était installée en France, moins de 25 ans après la guerre…
Quel projet portiez-vous ?
On avait bien sûr un projet de défense de l’université et des libertés, mais on portait aussi un projet social. Le camp des étudiants, c’était aussi le camp des ouvriers, des salariés. 50 ans après, avec toutes ces commémorations un peu bidons, les gens ont tendance à oublier qu’on portait un vrai projet de transformation sociale. Les gens ne gardent que l’écume de Mai-68 : la révolution sexuelle, l’insolence des figures marquantes comme Cohn-Bendit. Pire, on arrive même à en faire des héros… Mais c’est du cinéma, tout ça. Mai-68, c’était autre chose. Cohn-Bendit n’était pas un héros du tout. Un pitre, peut-être, mais pas un héros. En tout cas, il a été porté, comme nous tous, par une lame de fond nationale et internationale. Je ne crois pas aux grands hommes, je crois aux grands événements. Car ce sont les circonstances qui engendrent les actes.
C’était donc ça Mai-68 ?
Mai-68 est un mouvement pré-révolutionnaire qui n’a pas abouti. Pourtant, il y avait une détermination incroyable dans la population qui, si elle était allée jusqu’au bout, aurait fait chuter le régime.
Par Propos recueillis par Ève MOULINIER | Publié le 27/04/2018 à 06:00
« S’il y a eu un écho aussi fort dans la région
grenobloise, c’est parce qu’il y avait eu
auparavant la Résistance »


Pourquoi pensez-vous que Mai-68 a été aussi fort à Grenoble, qui était alors une “petite” ville de province qui n’avait pas encore déployé ses ailes ?
S’il y a eu un écho aussi fort dans la région grenobloise, c’est parce qu’il y avait eu auparavant la Résistance. J’ai sûrement l’air de faire du romantisme post-révolutionnaire, là, mais c’est vraiment ce que je crois. La Résistance avait eu un impact social considérable dans la région, puisque si certains grands résistants isérois étaient issus des couches bourgeoises et aisées de la société, le gros des troupes des maquis avait été constitué de paysans, d’ouvriers. Les jeunes isérois étaient donc imprégnés de cette histoire, en étaient les héritiers. Puis il y avait en 68 un rappel de toutes les luttes sociales et aussi des frustrations de 36 et 45. Donc, à Grenoble, le mouvement était obligé de prendre.
Parlez-nous de la grande manifestation du 13 mai 1968 à Grenoble… De ce que vous avez ressenti…
C’était la première grande manifestation avec les syndicats. Je me rappelle avoir vu des gens pleurer d’émotion. Des jeunes comme des plus âgés ! Tous ces gens avaient vécu 1936, 1945, et même les manifestations contre les départs en Algérie… Mai-68, c’était des retrouvailles, en quelque sorte.
Et selon vous, pourquoi le mouvement a-t-il échoué ? À cause des communistes qui ont incité à la reprise du travail dans les usines ?
Non, ce serait une explication un peu simpliste, même si on sentait bien quelles étaient les intentions du PCF et de la CGT dès le 20 mai 1968… Non, les raisons de l’échec se trouvent sûrement dans les limites de l’organisation spontanée de notre mouvement. Il aurait fallu une organisation nationale du mouvement, un mot d’ordre politique, une entente. Mais qui l’aurait porté ? C’est la question qui n’a jamais et ne trouvera jamais de réponse. Et je dis ça sans nostalgie. C’est juste ainsi. Mai-68 restera inabouti.
Par Recueilli par Èv. M. | Publié le 27/04/2018 à 06:00
Un jeune gaulliste nommé Alain Carignon

En 1968, Alain Carignon était un des leaders des jeunes gaullistes, qui n’étaient alors pas bien nombreux à Grenoble…
Dans les écrits sur Mai-68 à Grenoble, quand la jeunesse en mouvement est évoquée, “l’autre camp” est beaucoup moins cité. Pourtant, la capitale des Alpes a aussi connu sa contre-manifestation, son défilé gaulliste le 30 mai 1968. Avec des élus en écharpe en tête de cortège, des familles, des commerçants, et aussi avec de jeunes gens motivés pour défendre la figure du général, leur héros. Parmi eux, un ado blond de 19 ans, nommé Alain Carignon. L’ancien maire de Grenoble et ancien ministre était à la pointe de cet autre combat. 50 ans après, il nous raconte ce qui l’animait alors, « même si ce n’était pas tendance à l’époque d’être gaulliste, même si on était considérés comme des ringards ou des has-been, même si on était mis de côté… »
« Je me souviens de ces semaines interminables où le marxisme et le maoïsme triomphants paraissaient avoir conquis le monde »
Il nous livre en vrac quelques images, en nous écrivant ce petit texte : « Je me souviens de la place de Verdun noire d’étudiants qui scandaient “de Gaulle c’est fini” et “de Gaulle, t’es foutu les étudiants sont dans la rue” devant des rangées de CRS protégeant la préfecture de l’Isère, dernier bastion debout… Je me souviens de notre poignée de jeunes gaullistes faisant face à 25 000 étudiants déchaînés… Je me souviens de ces amphis enfiévrés où je me faisais accompagner d’un étudiant à cheveux longs, pour tenter de placer quelques mots avant d’être sorti manu militari… Je me souviens de ces semaines interminables où le marxisme et le maoïsme triomphants paraissaient avoir conquis le monde et établi un nouvel ordre sans retour en arrière… Je me souviens avec douleur du 24 mai quand de Gaulle parla à un mur, personne ne l’écouta, annonçant un référendum impossible à organiser, quand tout demeura bloqué comme si tout était fini… Je me souviens de mon angoisse lorsqu’il a été décidé une manifestation pour le soutenir que je voyais comme un “Adieu des fidèles”, un dernier souffle avant l’agonie… Je me souviens de ces heures où de Gaulle disparut, puis parla à la radio le 30 mai, entraînant un sursaut venu du tréfonds de nous-mêmes… Je me souviens de notre stupéfaction place de la gare, puis avenue Alsace-Lorraine, de voir d’abord un filet d’hommes et de femmes de toutes conditions, puis gonfler à mesure que nous avancions, pour devenir une foule populaire invincible..»
Puis, comme l’évocation des souvenirs sert souvent les causes politiques du moment, Alain Carignon ajoute à sa flopée de souvenirs une phrase qui nous rappelle que l’homme prépare actuellement un projet d’alternance à Grenoble pour les municipales de 2020 : « Je me souviens de la douceur du moment, de cette flamme qui ne s’éteindrait jamais. Car tout, toujours, peut basculer et seules les batailles qu’on ne livre pas sont perdues d’avance. »
Par Recueilli par Èv. M. | Publié le 27/04/2018 à 06:00
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