vendredi 24 mai 2024

L'actualité littéraire HEBDO avec BIBLIOBS - Vendredi 24 mai 2024

 


BibliObs

Vendredi 24 mai 2024

J’ai parfois le sentiment qu’il existe un nouveau genre littéraire : le récit-roman consacré à son père, et rédigé après la mort de ce dernier. On pourrait l’appeler la « lipèrature ». Cela peut prendre la forme d’un livre de deuil respectueux (« Comment tu parles de ton père », par Joann Sfar, Albin Michel, 2016) ou au contraire d’un règlement de compte avec un fantôme (« Enfant de Salaud », par Sorj Chalandon, Grasset, 2021). Dans les deux cas, cela permet d’alléger la charge du père en la partageant avec des lecteurs.

Dans la « lipèrature », il existe une sous-catégorie : l’enquête de filiation. L’auteur part à la découverte d’un père évanescent. Il reconstitue une mosaïque, cherche à dissiper un flou qui le tourmente. Plusieurs de mes amis journalistes se sont lancés dans une telle quête. C’est le cas de Mathieu Deslandes, journaliste à la « Revue des Médias » de l’INA qui n’avait que deux ans quand son père, un couvreur, est mort d’une chute. S’efforçant de cerner touche par touche cet inconnu, il en a tiré un livre fin et touchant, « Tombé du ciel » (Grasset, 2023). Gurvan Kristanadjaja, journaliste à « Libération », breton par sa mère, a cherché pour sa part à comprendre la désertion de son père indonésien, parti alors que lui n’avait que quatre ans. Dans « le Nouvel Obs » de cette semaine, Claire Julliard rend compte de son « roman fantasque », « Amok, mon père » (Philippe Rey, 2024). Elle semble l’avoir apprécié : « l’inquiétude est tempérée par une bonne dose d’humour. L’auteur y interroge l’identité et ses masques. Et s’impose comme une nouvelle voix de la littérature ».

Certes, dira-t-on, la « lipèrature » n’est pas si nouvelle. Annie Ernaux a inauguré le récit de filiation avec « La Place » (Gallimard, 1983) et bien d’autres ont suivi, comme Karine Tuil (« La Domination », Grasset, 2008) ou encore, au rayon BD, Riad Sattouf (sa série « l’Arabe du futur », Allary, 2014-2022).

Parfois, le père est si écrasant qu’il rode, omniprésent, dans l’ensemble d’une œuvre. C’est vrai de celle de Kafka, dont nous parlerons la semaine prochaine dans « le Nouvel Obs », à l’occasion du 100e anniversaire la mort de l’écrivain. À 36 ans (quatre ans avant sa mort, donc), l’auteur tchèque avait écrit à son père une lettre virulente. On la trouve pour 3 euros chez Folio, sous le titre « Lettre au Père ». Ce réquisitoire intime ne devait s’adresser qu’à son destinataire, Hermann K, figure étouffante. Mais le contenu de la lettre était si violent que la mère de Kafka n’avait pas osé la lui transmettre. « Lettre au père » n’a été publié qu’en 1952, fournissant sans doute la meilleure clé d’interprétation de l’univers kafkaïen, ses absurdités et ses injustices.

Pascal Riché

Notre sélection
Alain Damasio : « Sur internet, je suis un beauf qui va toujours sur les mêmes sites »
La suite après cette publicité
 
   
  
 
   
 
   
  
 
   
Contribuez à l'information durable, découvrez nos offres d'abonnement

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire