Le retour des Chroniques...
Chronique du vingt-quatrième jour du mois d’août en l’an de très très grande décrépitude vingt-deux.
Où il est question d’abondance et d’insouciance pour les uns, de misayre pour les autres.
Le Roy, la Reine-Qu-On-Sort ainsi que leur nombreuse suite avaient quitté les riants rivages de la mer Méditerranée, où l’on s’était adonné durant ce mois d’août à de si plaisants batifolages aquatiques. L’heure était venue de préparer le vil peuple aux mauvais jours. Il fallait tuer dans l’œuf toute révolte qui eût pu naitre à cause du prix du pain, et de la Réforme des Vieux Jours, qu’on imposerait quoi qu’il en coûterait. Mais le spectre de la Grande Gileterie ne cessait de hanter les nuits royales. Aussi Sa Sépulcrale Grandiloquence, tout encore à sa charmante villégiature, s’était-Elle adressée en ces termes aux Riens et aux Riennes : « il faudra accepter de payer le prix de la liberté ». S’abreuvant au discours de son cher Monsieur Pétun, Notre Petit Maréchal-Nous-Voilà avait eu ces paroles que l’autre n’eut point reniées : « je pense à notre peuple auquel il faudra de la force d’âme pour regarder en face le temps qui vient ». Puis Sa Belliqueuse Suffisance avait fait mander l’un de ses Mignons, le marquis de Tibohinne-Chappe, afin que ce dernier usât de son entregent auprès de la jeunesse du pays. Las, ce personnage, qui se targuait d’avoir une musculature des plus parfaites, n’avait point le cerveau aussi développé que les biceps. Il cuicuita à la ronde « Demain, c’est la guerre et il faut défendre la Startupenéchionne, vous y allez ? ».
Le mercredi vingt quatrième jour du mois d’août de l’an de disgrâce vingt-deux, le Roy paracheva son grand œuvre. Ayant réuni l’aréopage des Chambellans et des Chambellanes au Château, Notre Pontifiant Freluquet infligea à son auditoire un de ces longs et fort verbeux discours dont il avait le secret, multipliant à l’entour les œillades très appuyées, la mine grave, singeant en tout point son prédécesseur le roi Niko. De la longue bavasserie royale, on ne retint que ceci : « Nous vivons la fin l’abondance, la fin d’une forme d’insouciance ». On ne savait trop de quelle abondance ni de quelle insouciance parlait le Monarc qui avait usé à lui seul bien plus de combustible pour son bon plaisir estival que les Riens et les Riennes pour un an de labeur. Parlait-on de ce bon fromage provenant des vaches de nos montagnes ? Fallait-il comprendre que comme la moutarde – laquelle tardait tant à monter au nez du peuple – les vaches alpines avaient été transportées en Ukranie ? Parlait-on des oboles aux pauvres ? Les barons de la Dextre avaient fustigé comme chaque année à la même époque les mauvaises mœurs de ces pauvres inconséquents à qui l’on donnait quelques écus pour leurs mioches, mais dont on savait qu’ils allaient finir par être bus à la taverne, ou pis encore, qu’ils servaient à faire l’emplette de coûteuses lucarnes magiques. Parlait-on des toujours plus maigres subsides que l’on allouait aux imprévoyants et aux indolents qui n’avaient plus de labeur ? Parlait-on enfin des gains faramineux des Très-Riches, lesquels ne cessaient de croitre cependant que les bourses des pauvres étaient réduites à leur simple expression ?
Le bon duc de la Béarnaise y alla aussi de son petit couplet. Il prit une mine des plus catastrophées et appela le bon peuple à se préparer à un « immense effort néchionnal ». Le vibrionnant Chevalier Godefroid Bouillant d’Alanver, Porte-Mensonge du Gouvernement, vola au secours de son Roy, à qui quelques méchants importuns issus des rangs des Nupésiens reprochaient d’avoir usé de noirceur. « Que nenni, cuicuita cet infatigable courtisan, Notre Divin Monarc est clairvoyant, tel un Sentier Lumineux, il nous guide dans la tempête climatique ! ».
Il ressortait de tous ces beaux discours que si tout allait mal, la faute en incombait aux Riens et aux Riennes, lesquelles n’étaient point assez vertueuses, et économes. Celles et ceux qui se retrouvaient sans labeur étaient coupables de n’avoir point su le garder. Il fallait courber l’échine et baiser les pieds de Notre Poudreux Mirliton, et s’en remettre à lui en toutes choses. Amen. La guerre dans la lointaine Ukranie était décidemment chose fort utile pour maintenir le peuple en grande servilité, et lui faire tout avaler. L’Eglise du Saint-Capital avait toujours depuis son avènement œuvré ainsi.
Des miracles se produisaient cependant. Comme on était au Royaume du Grand-Cul-Par-dessus-Tête, Madame la marquise de la Courge se trouva-t-elle affublée par la bouche de l’Insoumis monsieur Corbièrus – avec qui elle avait jouté - du titre d’«intellectuelle structurée ». La chose laissa songeur. Sans doute monsieur Corbièrus avait-il confondu la donzelle et son géniteur, lequel comptait parmi les rangs des Insoumis.
Texte Julie d'Aiglemont
Illustration Bridget Jaune
NB: le discours en défense de son Roy du Chevalier d’Alanver est purement imaginaire quoiqu'il soit une projection assez fidèle de la pensée de son auteur.

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