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lundi 8 octobre 2018

Les Brésiliennes, rempart contre Bolsonaro


3 octobre 2018

Les Brésiliennes, rempart contre Bolsonaro

Face aux outrances du candidat d'extrême droite, le vote des femmes est un enjeu central du scrutin

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LE CONTEXTE
Sondages
Le candidat d'extrême droite, Jair Bolsonaro, ne cesse de grimper dans les sondages. Il est crédité de 31 % des intentions de vote au premier tour, selon une enquête Ibope publiée lundi 1er octobre, contre 28 % huit jours plus tôt. Fernando Haddad, le candidat du Parti des travailleurs, passe de 19 % à 21 %. Le troisième en lice, Ciro Gomes (centre gauche), se maintient à 11 %.
Prison
Lundi, pour la quatrième fois depuis son intronisation comme candidat du PT, M. Haddad a rendu visite en prison à son mentor, Luiz Inacio Lula da Silva. L'ex-président purge une peine de douze ans pour corruption, à Curitiba (sud).
POLÉMIQUE SUR LE COUP D'ETAT DE 1964
Le président de la Cour suprême du Brésil, Dias Toffoli, a affirmé, lundi 1er octobre, lors d'un séminaire sur les 30 ans de la Constitution brésilienne, qu'il parlerait désormais de " mouvement de 1964 " pour qualifier le coup d'Etat militaire. " Aujourd'hui, je ne parle plus de “coup d'Etat” ni de “révolution” - terme fréquemment employé par l'extrême droite - , je parle de mouvement de 1964 ", a-t-il expliqué, selon divers médias brésiliens. Ses propos, surprenants, semblent faire écho à la popularité grandissante du candidat d'extrême droite à la présidentielle, Jair Bolsonaro, refusant de qualifier le régime militaire (1964-1985) de dictature.
Ludmilla Teixeira, 36 ans, estime n'avoir fait que " gratter une allumette sur un baril de poudre ". Modeste, la trentenaire espère pourtant faire basculer l'élection présidentielle au Brésil. " Impulsive ", " féministe " et " anarchiste ", cette résidente de Salvador de Bahia, capitale régionale du Nordeste brésilien, est à l'origine de la page Facebook " Mulheres unidas contra Bolsonaro " (les femmes unies contre Bolsonaro).
Un mouvement qui a fédéré l'indignation de 3,9  millions de femmes sur le réseau social -contre Jair Bolsonaro, le candidat d'extrême droite, obtenant l'adhésion de stars telles que Madonna et provoquant des manifestations monstres dans tout le pays, samedi 29  septembre. Aux cris de " Ele Nao " (pas lui) les femmes ont affiché leur profond rejet du discours grossier, misogyne, raciste et homophobe du candidat. " Il y avait tant de monde ! J'en ai pleuré ", confie Mme Teixeira, sûre que les femmes sont à même d'empêcher la victoire du candidat honni.
Pour certains analystes, ces manifestations constituent un tournant historique, témoin de l'implication grandissante des femmes en politique. En  2014, seules 9  % se disaient intéressées par les élections ; en  2018, la proportion a plus que doublé à 20  %, souligne une enquête de l'institut Hello rendue publique en septembre. " L'engagement politique des femmes est devenu un phénomène social de résistance ", écrit le politologue Mathias de Alencastro, dans le quotidien Folha de Sao Paulo du 1er  octobre.
" Pleure maintenant, pleure ! "A quelques jours du scrutin du dimanche 7  octobre, Jair Bolsonaro reste le favori des sondages au premier tour, avec 31  % des intentions de vote, devant Fernando Haddad (21  %) du Parti des travailleurs (PT, gauche), indique une enquête Ibope publiée lundi. Mais le capitaine d'infanterie n'est pas sûr de l'emporter au second tour, prévu le 28  octobre. Face à l'héritier de Luiz Inacio Lula da Silva, Jair Bolsonaro serait à égalité (42  %). L'électorat féminin explique en partie ce rééquilibrage. Représentant plus de la moitié du corps électoral, 50  % des femmes affirment ne vouloir voter " en aucun cas " pour le candidat d'extrême droite, selon une enquête Ibope du 26  septembre.
Nombre de Brésiliennes supportent mal la goujaterie du candidat. En politique depuis près de trente ans, celui qui n'était alors que député s'est illustré lors d'une altercation avec sa consœur Maria do Rosario en  2003, dans les couloirs du Congrès, affirmant qu'il ne la violerait pas " car elle ne le méritait pas ", et poursuivant, face à la députée choquée : " Pleure maintenant, pleure ! " Des propos réitérés en  2014. Père de cinq enfants, dont une fille, Jair Bolsonaro a affirmé lors d'une conférence en  2017 que cette dernière était le fruit d'une fraquejada (" un  moment de faiblesse "). Son vice-président potentiel, le général Hamilton Mourao, a qualifié les foyers sans homme de " fabriques d'êtres  inadaptés ". Une déclaration peu appréciée par les 11  millions de mères célibataires au Brésil.
En campagne, le capitaine d'infanterie n'a pas cherché à gommer ce penchant phallocrate. Ses propos justifiant les écarts de salaires entre hommes et femmes et la mise au jour d'une plainte déposée par son ex-femme l'accusant de menaces ont assis sa réputation. Dans un pays où l'on ne recense pas moins de 193 482 cas de violences domestiques en  2017, presqu'une toutes les trois minutes, le candidat a pris des allures d'oppresseur. " Jair Bolsonaro représente tout ce dont on n'a pas besoin. Il ne nous respecte pas ", résume Andrea Isaias, publicitaire de 46 ans, venue manifester à Sao Paulo, samedi.
Dotées du droit de vote depuis 1932 – à condition, dans un premier temps, que les épouses aient l'accord de leur mari –, les Brésiliennes ont déjà ponctué l'histoire politique du pays. En  1968, un petit groupe défilait à Rio de Janeiro contre le machisme et la dictature. Et lors du retour à la démocratie, à la fin des années 1980, la " bancada do batom " (le " lobby du rouge à lèvres ") militait pour obtenir l'égalité des droits entre femmes et hommes.
Créé le 30  août, le mouvement " Mulheres unidas contra Bolsonaro " a surpris par son ampleur et sa capacité de mobilisation très rapide. " Il y a une nouvelle vague de jeunes féministes extrêmement bien organisées sur les réseaux sociaux, qui compensent le manque de pouvoir politique ", observe la sociologue Esther Solano.
Dans la continuité du " printemps des femmes ", surgi en  2015 pour protester contre les initiatives misogynes du président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, le mouvement se veut sans étiquette politique. Samedi, la majeure partie des manifestantes et leurs soutiens masculins étaient pourtant des sympathisants de la gauche et du PT. Une affinité que les analystes expliquent par les avancées obtenues lors du gouvernement de Lula (2003 à 2010), notamment à travers la loi Maria da Penha, en  2006, permettant de dénoncer les violences domestiques.
" Marqueur civilisationnel "" Au-delà des clivages entre la gauche et la droite, il s'agit d'un marqueur civilisationnel. Une union sacrée pour s'attaquer aux violences faites aux femmes ", estime Alessandra Maia Terra de Faria, sociologue et spécialiste de l'analyse historique des politiques publiques à l'Université pontificale catholique de Rio de Janeiro. Faisant de Marielle Franco, conseillère municipale de Rio, métisse issue des favelas, assassinée en mars, une icône, le mouvement incarne plus particulièrement la révolte des femmes noires, principales victimes du machisme. Selon l'Atlas de la violence publié cette année, le taux d'homicides de Noires a augmenté de 15,4  % en dix ans quand il baissait de 8  % chez les Blanches.
Tout juste sorti de l'hôpital, après avoir subi une attaque au couteau, le 6  septembre, Jair Bolsonaro a relativisé ces protestations. " Seule une minorité est contre moi ", a-t-il affirmé au quotidien O Globo dimanche. A en croire ses soutiens, les femmes l'apprécient car il les protège : il est le seul à proposer la castration chimique des violeurs. Sa défense appuyée de la morale, de la tradition et son opposition à ce qu'il qualifie de " théorie du genre ", séduisent aussi une partie des conservatrices. " Il est le seul candidat à défendre les valeurs familiales et à empêcher que les enfants soient mis en contact avec la sexualité dans les écoles ", atteste Gilvania Medeiros, militante de la " défense de la famille ".
En réponse à la vague féministe, ces femmes soutenant le candidat d'extrême droite ont défilé à leur tour dans une vingtaine de villes, de façon moins massive que le mouvement #EleNao. Eduardo Bolsonaro, fils du candidat d'extrême droite, en a profité pour commenter : " Les femmes de droite sont plus jolies que celles de gauche. Elles ne montrent pas leur poitrine (…) et ne défèquent pas dans les rues, elles ont une meilleure hygiène. "
Claire Gatinois
© Le Monde

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