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mercredi 26 septembre 2018

Pédophilie dans l'Église Pourquoi la France ne réagit pas......l'Église rongée par le scandale....


26 septembre 2018

Pédophilie dans l'Église Pourquoi la France ne réagit pas

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 En Allemagne, les évêques sont " accablés et honteux " : 1 670 membres du clergé ont abusé de 3 677 mineurs depuis 1946
 En Irlande, des rapports commandés par le gouvernement font état de milliers d'enfants violés " de façon endémique "
 Aux Etats-Unis et en Australie, après enquêtes, des milliers de victimes sont indemnisées, par l'Etat ou par les diocèses
 En France, les affaires font surface au compte-gouttes. Ni l'Etat ni l'Eglise ne semblent prêts à engager des enquêtes indépendantes
Informations – Pages 2-3 Débats – pages 20-21 1 Éditorial
" L'église rongée par le scandale " – page 22
© Le Monde





26 septembre 2018

Lutte contre la pédophilie dans l'Eglise : la France à la traîne

La prise de conscience du fléau progresse parmi les prélats français, mais aucune enquête à grande échelle n'a encore été menée, alors que d'autres pays ont pris cette initiative

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Un coin du voile commence à se lever. En Allemagne, les évêques devaient rendre public, mardi 25  septembre, un rapport établissant que 1 670 clercs de l'Eglise catholique ont agressé sexuellement au moins 3 677 mineurs entre 1946 et 2014. Aux Etats-Unis, le 14  août, le procureur de Pennsylvanie détaillait les violences commises sur plus de 1 000 enfants et adolescents par au moins 300 prêtres dans six des huit diocèses de cet Etat pendant cinq ou six décennies. En Australie, une commission d'enquête a répertorié 4 444 cas d'abus entre 1980 et 2015 et identifié 1 900 religieux incriminés. En  2009, en Irlande, le rapport Murphy dépeignait trente ans d'exactions et d'omerta dans le diocèse de Dublin, où les plaintes des familles n'ont pas été prises au sérieux par les évêques successifs, alors même qu'au moins 46  prêtres avaient abusé plus de 400 enfants.
Ces quelques études localisées mais systématiques sur les violences sexuelles dans l'Eglise catholique ont été conduites dans le sillage des grands scandales apparus depuis les années 1990 et 2000. Elles montrent comment, dans des contextes variés, nichés dans les replis de l'institution ecclésiale, des prêtres ont pu, impunément, pendant des décennies, commettre des violences sexuelles sur des enfants et des adolescents. La proportion de prêtres mis en cause que ces études ont pu recenser varie entre 7  % pour la commission royale australienne et 4,4  % dans l'enquête allemande.
Ces investigations établissent aussi que des évêques ou des supérieurs religieux ont, selon des schémas analogues, ignoré ou minoré des cas, fait écran entre les agresseurs et la justice civile, maintenu des prédateurs au contact d'enfants et, comme conséquence de tout cela, permis que d'autres enfants soient violentés. Il est aujourd'hui démontré que le diocèse de Boston, dont le film Spotlight (2016)a raconté l'histoire, n'était pas une exception.
L'Eglise catholique hésite encore à regarder en face ces faits de nature à interroger son fonctionnement même. Pourtant, depuis cet été et les révélations sur les diocèses de Pennsylvanie et sur les mœurs de l'ancien archevêque de Washington Theodore McCarrick, aux Etats-Unis et ailleurs, des groupes de laïcs, des ecclésiastiques, qui jusqu'à présent voyaient, tétanisés, surgir les scandales les uns après les autres, commencent à réclamer que toute la clarté soit faite.
fidèles perdusEn France, la presse catholique s'est faite plus pressante. " Abus sexuels, état d'urgence dans l'Eglise ", titrait le quotidien La Croix, le 13  septembre, avant de publier, le 19, un dossier complet sur la lutte contre le cléricalisme, source des abus, selon le pape François.
La chaîne de télévision catholique KTO a organisé, le 21  septembre, une nouvelle émission sur la pédophilie. " Il y a une forme de colère qui monte. Les évêques ont été un peu légers. On attend qu'ils prennent une initiative. Face à l'ampleur des révélations, il faut que tout sorte ", résume le directeur de la rédaction de l'hebdomadaire Famille chrétienne, Antoine-Marie Izoard. Une semaine plus tôt, il avait fait sensation en lançant, sur KTO : " Il nous faut maintenant faire le ménage. Je dis aux évêques : prenez vos responsabilités. Celui qui a couvert un jour un cas, c'est fini, il démissionne. "
En France, des cas d'abus continuent de faire régulièrement surface, parfois très anciens, parfois récents. Ce goutte-à-goutte a un effet délétère. Il donne à penser que l'Eglise n'a rien entrepris contre les fautifs et que les mécanismes de prévention ou d'alerte qu'elle dit avoir mis en place ne sont pas efficaces. L'institution ecclésiale, elle, a le sentiment d'être injustement la seule cible des critiques. De nombreux prêtres sont accablés, les fidèles perdus. Ne serait-il pas temps, pour l'institution catholique en France, de s'engager elle aussi dans une opération vérité sur ce qui s'est passé au cours des dernières décennies ?
C'est l'avis d'Eric de Moulins-Beaufort, récemment nommé archevêque de Reims par le pape François. " J'aspire à ce qu'un jour nous puissions faire un vrai rapport complet, en se faisant aider pour cela par des personnes extérieures, pour avoir une vision plus scientifique. Il faudrait faire une sorte d'étude épidémiologique. Pour ce qui est de la hiérarchie, cela permettrait de voir ce qui a été fait ou n'a pas été fait. Dans plusieurs cas, on s'est apparemment inquiété, mais sans aller au bout de l'enquête ", explique le président de la commission doctrinale de la Conférence des évêques de France (CEF).
Pression de l'opinionJusqu'à sa récente nomination, Mgr de Moulins-Beaufort était évêque auxiliaire de Paris. Dans ce diocèse, après le contrecoup de l'affaire Bernard Preynat – un prêtre de la région lyonnaise mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur des scouts entre 1970 et 1990 –, il a eu à s'impliquer dans ces questions, étant chargé de traiter les signalements qui parvenaient et les faits très anciens. Or les archives étaient " très parcellaires ", notamment pour tous les faits antérieurs à 2000 et relatifs à des prêtres aujourd'hui morts. " Souvent, explique-t-il, c'est la parole des victimes qui permet de repérer quelque chose. Parfois, saisis par une victime, on regarde dans les archives et on ne trouve rien. Soit on n'a rien su, soit on n'a pas gardé de trace. "
L'Eglise est-elle prête à un tel examen ? La prise de conscience de l'importance du fléau progresse dans ses rangs. Pour la première fois, lors de leur réunion bisannuelle, début novembre, les évêques entendront des victimes d'abus. Mais l'expérience dans les autres pays montre qu'il faut généralement l'intervention de l'Etat, lui-même sous la pression de l'opinion publique, pour obtenir un état des lieux aussi complet que possible.
En Irlande et en Australie, les différentes commissions à qui l'on doit ce travail ont été formées à la demande et sous le contrôle du gouvernement. Aux Etats-Unis, c'est un procureur qui a conduit l'enquête en Pennsylvanie, comme c'est la justice qui était intervenue après les révélations du Boston Globe au début des années 2000.
Dans certains pays, c'est la détermination des victimes qui a poussé l'Etat à agir. Faute d'avoir été entendues à l'intérieur de l'Eglise, elles ont mobilisé l'opinion en témoignant à  visage découvert dans les médias – non sans le payer cher sur le plan personnel –, mettant la justice en mouvement. C'est ainsi que les victimes du prêtre Fernando Karadima ont procédé au  Chili.
C'est aussi cette voie qu'ont empruntée les fondateurs de l'association La Parole libérée, en France, en décembre  2015, lorsqu'ils ont eu le sentiment de ne pas obtenir de réponses satisfaisantes du diocèse de Lyon. " J'étais convaincu que rien ne bougerait sans une mobilisation citoyenne, témoigne aujourd'hui son président, François Devaux. A chaque fois qu'il y a eu des scandales, c'est l'intervention d'une autorité publique qui a été décisive. Nous avons demandé des réponses à l'Eglise, mais en vain. Un enquêteur désigné par l'Etat, c'est le seul moyen de faire en sorte qu'ils répondent. " Dans cette optique, il a sollicité cette année des parlementaires afin qu'ils s'emparent de la question, par exemple en formant une commission d'enquête. Sans résultat concret pour l'instant.
Aujourd'hui, les animateurs de La Parole libérée envisagent d'étendre leur action au-delà de son objectif initial, lié à l'affaire Preynat. " On se rend compte que les violences sexuelles sur les enfants sont un problème majeur de notre société, avec d'énormes conséquences en termes de santé publique. Or, sur ce sujet, il n'y a aucune donnée fiable, aucune étude d'ensemble sérieuse, fait valoir François Devaux. Toutes les institutions – police, justice, santé – sont perdues. Dans ces conditions, comment mettre en place des politiquespubliques ? Cet état des lieux, il doit être fait non seulement dans l'Eglise, mais aussi dans l'ensemble de la société. Et cela, seul l'Etat a les moyens de le faire. Ensuite, quand on saura vraiment de quoi on parle, on pourra agir. Aujourd'hui, tout le monde est dans le déni. "
Cécile Chambraud
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26 septembre 2018

En Australie, un dispositif national d'indemnisation des victimes

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C'est sans doute l'Australie qui a réalisé l'étude la plus fouillée sur les abus sexuels sur des enfants. Après des années de scandales, la première ministre d'alors, Julia Gillard, avait constitué, en  2012, une commission royale chargée d'enquêter sur l'attitude de toutes les institutions en contact avec des mineurs. Son rapport, publié en décembre  2017, a dressé un panorama édifiant. La commission a enregistré les témoignages de près de 17 000  victimes et entendu directement près de 8 000 d'entre elles. Elle a comptabilisé 3 489 institutions concernées par des abus. Les responsables des agressions sexuelles n'étaient pas " juste quelques pommes pourries ", et l'Australie a " gravement manqué à ses devoirs " de protection des enfants, a-t-elle conclu.
Les agressions ont eu lieu dans des institutions religieuses pour 58,1  % des victimes et dans des institutions publiques pour 32,5  %. Parmi ceux qui ont subi des violences sexuelles dans une institution religieuse, 61,4  % citaient une institution catholique (environ un quart des Australiens sont catholiques), soit 35,7  % des personnes qui avaient témoigné. L'âge moyen des victimes au premier abus était de 10,4 ans pour les hommes (63,6  % du total) et de 9,7 ans pour les femmes. La commission a déterminé qu'entre 1950 et 2010, 7  % des prêtres ont été accusés d'actes pédophiles, cette proportion s'élevant à 15  % dans certains diocèses. Il s'est écoulé en moyenne trente-trois ans entre les faits et leur signalement par les victimes.
Depuis le 1er  juillet, les victimes peuvent demander une indemnisation financière, dont le cadre a été fixé par une loi en juin. On évalue à 60 000 le nombre de bénéficiaires potentiels. Le dispositif national de dédommagement implique toutes les grandes institutions gouvernementales et non gouvernementales du pays, et au premier rang, l'Eglise catholique. A l'invitation de Canberra, elles se sont engagées à cotiser à une caisse nationale d'indemnisation.
Contrairement à la justice, les autorités ne réclament pas de preuves, mais une déclaration sur l'honneur décrivant les abus subis et leur impact à long terme. Le plafond de l'indemnisation est fixé à 150 000  dollars australiens (92 000  euros). En contrepartie, les victimes renoncent à toute action civile ultérieure. Le 22  octobre, le premier ministre présentera, au nom de l'Etat, des excuses publiques à toutes les victimes.
Cécile Chambraud
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26 septembre 2018

" Nous sommes accablés et honteux ", disent les évêques allemands

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Huit ans : c'est le temps qu'il aura fallu à l'Eglise catholique allemande pour prendre la mesure du scandale. En rendant publique, mardi 25  septembre à Fulda (Hesse), une étude de 350 pages consacrée aux " abus sexuels commis sur des mineurs par des prêtres, des diacres et des religieux catholiques " de 1946 à 2014, la Conférence des évêques allemands veut convaincre l'opinion publique que la page ouverte en  2010 est définitivement tournée. Cette année-là, le pays avait été secoué par des révélations en série sur d'anciennes affaires de pédophilie dans plusieurs établissements catholiques de renom, comme le collège jésuite Canisius, à Berlin, ou le chœur des chanteurs de Ratisbonne (Bavière), dirigé pendant trente ans par Georg Ratzinger, dont le frère, Benoît XVI, était pape quand le scandale a éclaté.
Pour l'essentiel, le contenu de l'étude – commandée par la Conférence des évêques en  2013 et pilotée par une équipe d'universitaires – est déjà connu depuis les fuites parues, le 12  septembre, dans Die Zeit et Der Spiegel. Sur une période de soixante-huit ans, les auteurs ont pu établir que 1 670 membres de l'Eglise catholique allemande ont agressé sexuellement 3 677 mineurs, en majorité des garçons de moins de 13  ans, ce qui signifie qu'au moins 4,4  % de l'ensemble des religieux ont abusé d'enfants. Encore ne s'agit-il là que d'une évaluation plancher, les auteurs reconnaissant que des cas leur ont nécessairement échappé. D'après leurs statistiques, trois victimes sur quatre auraient été agressées dans une église ou dans le cadre d'activités pastorales. Une victime sur six aurait été violée.
L'étude met aussi en évidence l'impunité dont ont bénéficié les agresseurs. Sur les 1 670 religieux mis en cause, seulement 566, soit un tiers environ, ont été poursuivis canoniquement. Parmi eux, à peine une quarantaine ont été exclus de l'Eglise, la plupart des procédures s'étant conclues par des sanctions peu sévères. La justice pénale, elle, n'a été saisie que dans une centaine de cas.
Quelles suites l'Eglise donnera-t-elle à cette étude ? " Nous sommes accablés et honteux ", a déjà affirmé la Conférence épiscopale allemande, dans un communiqué, le 12  septembre. " Cette étude doit ouvrir et elle ouvrira un débat ", a quant à lui promis le cardinal Reinhard Marx, archevêque de Munich et président de la Conférence épiscopale, lundi 24  septembre, allant jusqu'à qualifier sa publication de " tournant dans l'histoire de l'Eglise catholique ".
Archives inaccessiblesL'attente, en Allemagne, est en tout cas très grande. " Je suis content que cette étude existe, c'est mieux que rien, mais on est loin du compte et il y a encore beaucoup à faire ", explique -Matthias Katsch, président de l'association -Eckiger Tisch, qui représente les victimes de violences sexuelles commises au sein d'établissements jésuites en Allemagne. A ses yeux, le document publié mardi présente en effet trois défauts majeurs : ses auteurs n'ont pas eu accès aux archives, mais ont été " tributaires des informations que les diocèses ont bien voulu leur communiquer " ; l'étude n'entre dans " aucun détail concernant la situation de tel ou tel diocèse ou le rôle de tel ou tel prélat " ; enfin, elle ne concerne " que l'Eglise stricto sensu, en laissant de côté ce qui s'est passé dans les institutions qui lui sont liées ", à commencer par les établissements d'enseignement. " Un cas comme le mien, par exemple, ne figure pas dans l'étude ", explique M. Katsch, qui fut victime d'abus sexuels quand il était élève au collège Canisius, à Berlin, dans les années 1970.
Plus que des excuses et que la mise en place de dispositifs de prévention et d'alerte prouvant que l'Eglise est déterminée à empêcher que de tels actes se reproduisent, les associations de victimes attendent surtout qu'elle fasse preuve de beaucoup plus de transparence. " Pour que l'Eglise retrouve sa crédibilité, il faudrait qu'elle accepte de se soumettre à une commission d'enquête d'Etat totalement indépendante ", estime M. Katsch.
Une commission d'enquête ? Johannes-Wilhelm Rörig, délégué fédéral chargé des questions d'abus sur mineurs, un poste créé par le gouvernement allemand à la suite des révélations qui ont secoué le pays en  2010, ne va pas jusque-là. Interrogé, lundi 24  septembre, par la Süddeutsche Zeitung, cet ancien magistrat attend néanmoins que l'Etat fédéral et les Länder jouent un rôle beaucoup plus actif que par le passé, et notamment qu'ils s'entendent avec l'épiscopat afin que " soient mises en place des règles claires permettant d'avoir accès aux archives " d'une Eglise qui, jusque-là, a toujours considéré que c'était à elle de contrôler l'accès aux informations qui pouvaient la compromettre.
Thomas Wieder (Berlin, correspondant)
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26 septembre 2018

L'épiscopat américain assure avoir changé ses pratiques depuis l'enquête du " Boston Globe "

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Le diocèse de Brooklyn (New York) devra verser la somme record de 23  millions de dollars (19,5  millions d'euros) à quatre jeunes gens agressés sexuellement par un responsable catholique de 2003 à 2009, alors qu'ils étaient âgés de 8 à 12 ans. Cet arrangement financier, rendu public mardi 18  septembre, est le dernier d'une longue série qui, depuis la fin des années 1990, a coûté près de 3  milliards de dollars à l'Eglise catholique aux Etats-Unis. Plusieurs diocèses ont dû se déclarer en faillite à la suite de ces accords, qui évitent les procès publics.
Régulièrement secouée par des affaires d'agressions sexuelles commises par le clergé et couvertes par la hiérarchie depuis les révélations du Boston Globe dans la région de Boston (Massa-chusetts), en  2002, l'institution a assuré à plusieurs reprises avoir changé ses pratiques dans la gestion des prêtres coupables de pédophilie. Une charte pour la protection des enfants et des jeunes adoptée en  2002 par la conférence des évêques prévoit notamment la dénonciation obligatoire des faits aux autorités civiles, la suspension du présumé coupable de ses fonctions, l'accueil et l'écoute des victimes…
Code de bonne conduitePourtant, confrontés à de nouvelles critiques après le rapport accablant issu des investigations du procureur général de Pennsylvanie en août et les accusations portées contre l'ancien archevêque de Washington, Theodore McCarrick, les évêques américains ont annoncé, le 19  septembre, de nouvelles procédures de protection et de sanction. Soupçonnés de s'autoprotéger, ils s'engagent désormais à associer une " tierce partie " au processus de réception des plaintes contre les prélats. Ainsi, une ancienne juge fédérale vient d'être nommée par l'archevêque de New York conseillère spéciale sur ces affaires. Un code de bonne conduite, apparemment inexistant jusqu'à présent, sera rédigé pour aider les évêques à mieux gérer les cas de pédophilie ou d'abus sexuels sur majeurs.
Soucieux de démontrer l'ampleur des progrès réalisés, selon eux, dans le traitement de ces affaires depuis une quinzaine d'années, les responsables de l'Eglise catholique mettent régulièrement en avant le travail réalisé à leur demande par les chercheurs du John Jay College of Criminal Justice. En  2004, ce rapport universitaire, qui faisait le point sur les milliers d'accusations relevées entre 1950 et 2002, avait montré que la majeure partie des faits allégués s'étaient produits dans les années 1970 et 1980. Le Center for Applied Research in the Apostolate, un centre de recherche catholique, a de son côté comptabilisé 302 plaintes entre 2004 et 2017.
A la suite du rapport publié en Pennsylvanie, sept Etats américains ont lancé des enquêtes similaires dans plusieurs dizaines de diocèses. La plupart se sont engagés à collaborer.
Stéphanie Le Bars (Washington, correspondance)
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26 septembre 2018

En Irlande, la lenteur des investigations a exacerbé la colère des victimes

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Force dominante dans la construction de la République irlandaise après l'indépendance de 1921, l'Eglise a géré pendant des lustres les principales institutions scolaires, sanitaires et sociales du pays. Dès lors, la révélation, à partir des années 1990, des violences, notamment sexuelles, commises à grande échelle par des membres du clergé a pris la dimension d'un scandale d'Etat. A l'impunité dont ont bénéficié les auteurs, à la protection que leur a procurée l'Eglise, s'est longtemps ajoutée la complaisance des autorités civiles.
Près de dix ans ont séparé les premiers témoignages télévisés de la publication, en  2009, de deux énormes rapports commandés par le gouvernement dressant une terrible liste des abus commis depuis les années 1930 par des prêtres couverts par la hiérarchie catholique, tant dans des orphelinats et des écoles techniques réservées aux " cas sociaux " que dans les paroisses.
Cinq rapports successifs, dont le dernier en  2011, ont conclu que des milliers d'enfants avaient été violés ou maltraités physiquement " de façon endémique " dans des écoles ou d'autres institutions contrôlées par l'Eglise. " Les mauvais traitements n'étaient pas des anomalies du système. C'était le système lui-même ", a résumé l'Irish Times. Les révélations se sont ensuite étendues aux " filles mères " maltraitées par des religieuses et dont les enfants étaient réduits à la famine ou donnés d'autorité en adoption.
" Le viol et la torture des enfants ont été minimisés "Au-delà des " excuses " répétées aux victimes, le gouvernement irlandais a promis de poursuivre les auteurs et a entrepris une réforme des services d'aide à l'enfance. Au total, la police a été saisie de 8 967 plaintes, et de nouvelles lui parviennent sans cesse. Mais la lenteur des enquêtes, la difficulté de réunir des preuves et les obstacles posés par la hiérarchie catholique ont exacerbé la colère des victimes. Celles-ci s'insurgent en particulier contre un accord survenu en  2002 entre l'Etat et l'Eglise qui a plafonné à 128  millions d'euros les indemnités, laissant au contribuable la facture totale des réparations, estimée à 1,5  milliard d'euros. La législation irlandaise fait obstacle à la publication des noms des auteurs des agressions, mais le site américain -BishopAccountability.org estime que, sur 1 300 prêtres irlandais impliqués, seuls 93 ont été mis en examen ou formellement identifiés, et que certains, simplement mutés, restent en activité.
" Le viol et la torture des enfants ont été minimisés ou gérés de façon à défendre l'institution, son pouvoir, son statut et sa réputation ", a déclaré en  2011 devant le Parlement le premier ministre Enda Kenny. Les Irlandais, tout en continuant à se déclarer massivement catholiques (78  %), ont déserté les lieux de culte, surtout dans les villes, et ont pris des libertés par rapport à certains des messages de l'Eglise. En  2015, ils ont voté à 62  % en faveur du mariage entre personnes du même sexe et, en mai, 66  % ont dit oui au droit à l'avortement. Depuis 2017, le pays a choisi un premier ministre homosexuel dont le père est indien, Leo Varadkar.
Philippe Bernard (Londres, correspondant)
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26 septembre 2018

" Les fidèles n'acceptent plus la loi du silence sur la pédophilie "

Pour le sociologue des religions Olivier Bobineau, il est nécessaire de sensibiliser les futurs prêtres aux questions du rapport au corps et à la sexualité

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Sociologue des religions et de la laïcité, Olivier Bobineau est membre du Groupe sociétés religions laïcités (Sorbonne-CNRS) et a publié Le Sacré incestueux (avec Joseph Merlet et Constance Lalo ; Desclée de Brouwer, 2017) ainsi qu'une bande dessinée, L'Empire. Une histoire politique du christianismeTome 1 : LaGenèse, en  2015 ; Tome 2 : Sodome et Gomorrhe, le 5  septembre (Les Arènes). Il analyse les raisons des récentes révélations qui touchent l'Eglise catholique.


Pourquoi les révélations d'affaires de pédophilie sont-elles si nombreuses aujourd'hui ?

Elles sont choquantes dans l'opinion publique dans la mesure où ces affaires témoignent d'une confrontation entre deux figures sacrées. Celle du prêtre d'abord, issu de la société traditionnelle et dont la légitimité vient d'en haut. Depuis le concile de Trente (1545-1563), le curé est à part, intouchable, sacré. Lors de notre enquête, un expert interviewé le résume ainsi : " Touche pas à mon corps, touche pas à ton corps (condamnation de la masturbation) et touche pas à son corps (celui de la femme, de l'autre). "
Ensuite, cette figure vient abuser de la figure sacrée de la société moderne, l'enfant. On est passé d'une famille centrée sur le père, comme le rappelle le philosophe et historien Marcel Gauchet, à une famille centrée sur l'enfant. L'enfant aujourd'hui est source d'espoir et de sens pour la famille. Il est désiré, chéri et cher. Cher, car il est l'objet d'un investissement économique, alors que, dans la société traditionnelle, il est simplement celui qui s'occupera plus tard des parents. Chéri car c'est l'enfant-roi, centre de l'affection des familles et des préoccupations, de plus en plus chronophages. Désiré, car les parents se projettent en lui : il réalisera ce que n'ont pu accomplir ses géniteurs. Par conséquent, il est devenu intouchable, éminemment précieux, bref, sacré. Mais sa légitimité à lui ne vient pas d'en haut, mais d'en bas, des sociétés démocratiques individualistes.
Ces révélations sont importantes aujourd'hui, puisqu'il a fallu attendre que l'Eglise lâche prise sur la mise en justice des prêtres pédophiles, qu'elle jugeait et encadrait en interne concernant les affaires de mœurs. Depuis l'invention de la curie en  1089 jusqu'en  2011, celle-ci a géré en interne les problèmes de mœurs quand ils relevaient des prêtres. Or, en mai  2011, sous Benoît XVI, une circulaire rédigée par la Congrégation pour la doctrine de la foi considère que, en " matière d'abus sexuel, il s'agit de s'en remettre à la justice des Etats ". Fini, au moins au niveau central, de conserver cela au sein de l'Eglise : la pédophilie ne relève plus de la justice de l'Eglise, mais de la justice civile ! Première fois en neuf cent vingt-deux ans de règne ! De ce fait, ce lâcher-prise a ouvert la porte aux révélations.


De nombreux scandales de pédophilie touchent l'Eglise en Irlande, en Amérique latine ou bien encore en Allemagne. Pourquoi la France semble-t-elle, en apparence, plus épargnée ?

Nous ne sommes qu'au début de ces révélations et il est difficile de donner une estimation. Cependant, le volume n'atteindra pas, me semble-t-il, celui d'autres pays, puisque les occasions de mise en relation entre des enfants et prêtres sont moindres en France. D'une part, les enfants fréquentent de moins en moins les églises, le catéchisme (moins de 15  % d'une génération aujourd'hui, alors que, jusque dans les années 1980, c'était 40  %) : c'est la déconfessionnalisation des jeunes générations. D'autre part, le prêtre se fait de plus en plus rare en France et est de moins en moins légitime à intervenir en direction des enfants : c'est la résultante de la désacralisation du prêtre dans une société qui connaît la sécularisation depuis les années 1960.


En quel sens la pédophilie dans l'Eglise relève-t-elle, selon vous, d'une dimension incestueuse ?

En anthropologie, l'inceste, c'est une conjonction, à un degré prohibé par les lois, de personnes qui sont parentes ou alliées. A ce titre, cela peut être une relation entre des parents et des enfants. Dans les sociétés humaines, la parenté n'est pas seulement biologique. Elle est d'ordre moral, social, éducatif.
Le prêtre est-il un parent ? L'Evangile de Matthieu (23, 9) dit : " N'appelez personne sur la terre votre père, car un seul est votre père, celui qui est dans les cieux " et " Vous tous, vous êtes frères ". Or l'Eglise catholique romaine a fondé son principe de gouvernement sur la notion de père en déclinant à tous les niveaux le lexique paternel. Au sommet se trouve le pape – papa, en grec. Au-dessous, le " monseigneur " des évêques renvoie à un terme latin qui veut dire l'ancien. Les premiers théologiens sont connus comme les " Pères de l'Eglise ". Les premiers moines étaient les " pères du désert ". Les chefs d'une abbaye sont les abbés (d'un mot araméen voulant dire père). Et, dans les paroisses, le prêtre est appelé " mon père ".
D'où vient cette notion de " religion de pères " qui est en contradiction avec l'Evangile ? C'est l'héritage du paterfamilias des Latins avec son autorité morale, religieuse, juridique, sociale. L'Eglise, dans son institutionnalisation, est l'héritière du droit romain : à l'heure de la chute de l'Empire au Ve  siècle, l'Eglise se substitue à l'empire déchu pour assurer le lien entre les citoyens en s'inspirant du droit romain.
En outre, tous ces pères sont les représentants de Dieu sur terre. Leur légitimité de paterfamilias s'enracine en Dieu. Quand un prêtre-père abuse d'un enfant – souvent appelé " mon fils ", " ma fille " –, alors c'est un inceste au sens anthropologique. C'est même l'inceste des incestes. Ce prêtre, -détenteur et promoteur de l'alliance entre Dieu et les hommes, com-met l'acte jugé universellement -contraire à l'alliance entre les hommes : l'inceste. Le prêtre incestueux, c'est le sacré incestueux.


Comment cette crise est-elle vécue à l'intérieur de l'Eglise, mais aussi chez les fidèles ?

A l'intérieur de l'Eglise, depuis 2011, les évêques ont l'obligation de s'en remettre à la justice civile quand il s'agit d'un prêtre relevant de leur diocèse. Cela étant, et malgré les piqûres de rappel du pape François – sa Lettre au peuple de Dieu du 20  août 2018 condamne les " abus de pouvoir et de conscience, commis par un nombre important de clercs " –, les pratiques sont diverses dans les diocèses… Les dignitaires d'une institution mettent du temps à changer ! Quant aux fidèles, cette crise est de plus en plus mal vécue : le silence n'est plus accepté. Les fidèles à présent sont prêts à en découdre et veulent que la justice civile soit rendue.


Comment lutter contre la pédophilie dans cette institution ? Que peut faire l'Eglise ?

Les psychologues irlandais et américains distinguent les " pédophiles fixés " dès l'enfance et les " pédophiles régressifs ", dont la pédophilie se révèle plus tard selon des facteurs environnementaux, ecclésiaux, qui favoriseraient leur passage. Dès lors, il convient de repérer les " pédophiles fixés " pour les encadrer et les accompagner en faisant en sorte qu'ils ne soient jamais en contact avec un enfant.
Pour les " pédophiles régressifs ", il est possible d'agir sur l'environnement ecclésial. Si l'acte pédophile est un abus de pouvoir sur un enfant par une relation sexuelle, comment éviter cet abus de pouvoir, qui prend sa source dans le monopole du pouvoir sacré dans le corps du prêtre-père ? Le Sacré doit être dissocié du corps du prêtre en passant d'une " religion de pères " à une " religion de frères ", en abandonnant le répertoire du pater-familias, c'est-à-dire en revenant à l'Evangile, où " - vous n'appellerez - personne sur la terre votre père ".
En termes de formation, sensibiliser les futurs prêtres à l'approche des sciences humaines du corps et de la sexualité est nécessaire, en vue d'une meilleure compréhension d'eux-mêmes et du monde moderne. Nous sommes dans une société de consommation, et le prêtre s'est engagé à la pauvreté ; une société de l'émancipation de l'individu, et il s'est engagé à l'obéissance ; une société où l'érotisation et l'expression des sentiments sont très importantes, et on lui demande la chasteté. Cela nécessite pour le moins que la réflexion sur ces sujets soit engagée au séminaire, y compris sur la pédophilie des prêtres.
Quant aux victimes, nous proposons la création d'un " ministère des victimes " qui serait en mesure de réaliser un accompagnement. L'enjeu pour l'Eglise, c'est la foi de ces mineurs et familles brisés. Jésus ne déclare-t-il pas (Evangile de Marc, 9, 42) : " Celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi, il serait mieux pour lui qu'on lui attache autour du cou une meule à âne et qu'on le jette dans la mer " ?
propos recueillis par Nicolas Truong
© Le Monde



26 septembre 2018

" On entend les victimes, mais on ne les écoute pas "

Pour que soit audible la parole des victimes, l'Eglise doit se confronter aux questions de pouvoir, d'autorité et de sexualité, explique le prêtre et psychothérapeute Stéphane Joulain

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L'Eglise catholique traverse une crise profonde dépassant le traitement des abus sexuels. Mais, en dépit d'une large couverture médiatique, le risque est fort que la parole des victimes soit de nouveau renvoyée au néant. De nombreuses victimes ont finalement réussi à faire entendre leurs cris de souffrance. Derrière ces cris se trouvent des personnes qui espèrent pouvoir revivre, ou simplement vivre autrement. Il serait dommage que ce désir de vie passe aux oubliettes au profit de différents agendas de politiques ecclésiastiques en opposition les unes avec les autres.
Libérer la parole des victimes est aujourd'hui impératif. Libérer la parole des victimes, c'est aussi libérer l'Eglise d'un silence mortifère. Malgré cela, certains responsables catholiques continuent d'affirmer que l'Eglise fait son maximum en dépit d'événements indiquant le contraire. Que penser de ce qui s'est passé en juin à Saint-Etienne, avec l'hébergement imposé par l'évêché d'un prêtre abuseur chez un autre prêtre qui fut sa victime à l'adolescence ? Que penser de la somme colossale d'efforts que les victimes ont dû déployer pour être entendues par la Conférence des évêques de France ?
La charge émotionnelle et l'urgence médiatique ont engendré un emballement dans la recherche de solutions, mais tout cela risque de faire passer au second plan l'accueil et l'écoute compatissante des victimes. En se focalisant uniquement sur des causes possibles à traiter, on oublie ceux et celles qui souffrent. Même si on les entend, on ne les écoute pas.
Chacune de ces histoires douloureuses d'abus révèle un ensemble de dysfonctionnements graves au sein de l'institution ; chacune de ces histoires nous met en face des incohérences entre la parole et l'action, et devient un contre-témoignage à l'Evangile. La raison d'être de l'Eglise est d'aider des personnes à vivre une expérience humaine et spirituelle dont la source est une promesse d'amour faite par Jésus il y a deux mille ans. Si l'Eglise n'aide pas les hommes et les femmes à se rapprocher et à expérimenter cette promesse, si elle se rend sourde à la détresse de l'autre, alors elle n'est plus fidèle à sa mission.
Position d'autorité moraleDifférents éléments au sein de l'institution l'ont probablement rendue sourde à la détresse des victimes. Trois, en particulier, doivent être confrontés d'urgence pour rendre audible la parole de toutes les victimes : le couple pouvoir-autorité, le cléricalisme et le rapport à la sexualité.
L'Eglise catholique est une institution puissante, qui compte plus de un milliard de croyants. Dans de nombreux pays, ses positions comptent dans les débats sociétaux. Les débats de société sont souvent, pour la hiérarchie catholique, une manière de mesurer son influence dans le tissu social. Tout ce qui pourrait affaiblir la position de pouvoir de l'institution est donc perçu comme une menace qu'il faut éradiquer. Les victimes d'abus sont des signes visibles de l'imperfection d'une institution qui a construit sa position d'autorité morale dans la société sur l'affirmation d'une cohérence entre les paroles et les actions. Le témoignage des victimes révèle que cette autorité est construite sur l'illusion d'une cohérence.
Le cléricalisme dénoncé par le pape François dès le début de son pontificat est une des causes majeures de la crise actuelle. Une -conceptionde l'identité du prêtre comme alter Christi (un autre Christ) est responsable de privilèges octroyés et appropriés par une culture cléricale pervertie.
Qu'il existe un lien fraternel entre les prêtres n'est ni répréhensible ni malsain. En revanche, s'il est perverti, ce lien génère une culture corporatiste qui divise le monde en deux catégories : les prêtres et les autres. L'amplification de cette division n'a d'autre but que de protéger et de maintenir les privilèges d'un groupe par rapport à l'autre. Tout dévoilement d'abus commis par un prêtre affaiblit alors le pouvoir et l'autorité du groupe clérical, il faut donc impérativement le défendre. Dans une vision du monde empreinte de cléricalisme, le sacerdoce d'un prêtre alter Christi devient plus important que la vie d'un enfant.
Finalement, la crise des abus dans l'Eglise catholique est bien évidemment en rapport avec la sexualité. Dans la pensée et la théologie catholique, le rapport à l'autre comme être sexué est pour le moins compliqué, marqué par le machisme et le paternalisme. Pendant longtemps dans l'Eglise, les femmes étaient les grandes ennemies de la chasteté des prêtres, auxquelles seuls le mariage et la vie religieuse donnaient une chaste respectabilité. Un autre ennemi était l'" amitié particulière ", euphémisme clérical pour parler de l'homosexualité. Rien ne permet aujourd'hui d'affirmer que la sexualité soit mieux abordée par les prêtres qu'elle ne l'était. En parler plus n'équivaut pas nécessairement à plus de maturité. Toutefois, il est permis d'espérer que les investissements en termes de formation dans les séminaires portent des fruits durables.
Certaines personnes dans l'Eglise préfèrent ne pas savoir, ne pas entendre. Elles pensent que l'abus sexuel n'est " pas si grave ". Si, c‘est grave ! Lorsqu'un prêtre abuse du corps d'un enfant, il le brise au plus profond de son être, il l'enferme dans la souffrance, la honte et le silence. Lorsqu'un prêtre abuse d'un enfant, il lui interdit l'accès à une communauté de foi, il l'empêche de croire en la vie, en lui, en l'être humain, en l'amour, en Dieu. Lorsqu'un prêtre abuse d'un enfant, il abuse de ce qui est le plus sacré en ce monde, ce don que l'on appelle la vie.
Stéphane Joulain
© Le Monde



26 septembre 2018

Oui, l'Eglise est lourdement coupable

La théologienne Véronique Margron appelle à " faire la vérité, toute la vérité, sur cet océan de noirceur, quoi qu'il en coûte "

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Par où commencer ? Avant tout, entendre. Entendre encore et encore ce chagrin si particulier, insupportable, qui ne s'efface ni ne s'apaise. Des abus qualifiés improprement de pédophilie. Terminologie pernicieuse. Car toute personne normalement constituée aime les enfants. Mais pour les aimer en vérité, il faut s'écarter de toute confusion, de tout ce qui défigure l'affection en peur, en crainte de devenir l'objet de l'adulte, sa chose, sa proie. C'est donc plutôt de briser qu'il est question, de destructeurs d'enfants ou d'adultes vulnérables. Oui, l'Eglise est gravement et lourdement coupable. Sa responsabilité est plus grande que pour les autres institutions touchées – et elles le sont toutes –, car elle prétend, au nom même de l'évangile du Christ, transmettre un art de vivre ensemble, dire le vrai, le juste et le bien, le moral et l'immoral. L'Eglise repose sur la confiance donnée, sur une parole partagée. Sa responsabilité est donc immense d'avoir dévoyé la première et fracassé la seconde par l'ampleur de ses crimes.
Aujourd'hui, comment la croire encore ? Question abyssale pour la croyante que je suis, et pour beaucoup d'entre nous. Le pape Paul VI déclara, en  1967, " l'Eglise experte en humanité ", lors de la publication de l'encyclique -Populorum progressio (" le déve-lop-pement des peuples "), car porteuse d'" une vision globale de l'homme et de l'humanité ". Si, dans son contexte, ce propos était novateur, car signifiant l'enga-gement de l'Eglise dans la cause de la paix, de la justice et du développement, on aurait tant aimé qu'elle se -déclare plutôt " servante " de l'humanité -qu'" experte " !
Réparer ce qui peut l'êtreN'est-ce pas là une des raisons profondes de notre douleur aujourd'hui, de notre exaspération aussi, que sa position trop longtemps, trop souvent, de -surplomb. Celle de clercs et d'évêques sûrement, mais aussi de -catholiques en général. Les chrétiens suivent un messie crucifié. Un messie qui n'eut d'autre mission, d'autre passion, que de -témoigner à tous, spécialement à ceux qui se croyaient loin – pécheurs, païens, femmes… –, que le Dieu de l'alliance était pour chacun. Un vrai homme, Jésus le -Nazaréen, qui n'eut d'autre ambition que d'être compagnon d'humanité, sans jamais accaparer, afin de rendre l'humain libre pour aller vers son avenir.
Face à l'ampleur du mal commis, de ses complicités actives ou passives, ici et partout, il est indispensable de tourner le dos à toute prétention d'expertise ou d'excellence de sainteté, de vérité, de -morale, d'humanité même. -Sinon, douloureusement, chercher l'expertise sur nos propres turpitudes. Modestement, redevenir des serviteurs de l'humain en sa vulnérabilité et sa dignité intangibles. Ce dont témoignent tant et tant de croyants en leurs vies partagées, données.
Le travail exigé aujourd'hui est avant tout celui de la vérité et de la justice. Faire la vérité, toute la -vérité, sur cet océan de noirceur, de manière délibérée, engagée, opiniâtre, quoi qu'il en coûte. Prendre, pour ce faire, les moyens indiscutables nécessaires – travail scientifique, enquête, accès aux archives… Le faire, car nous le -devons aux personnes victimes d'avant-hier, d'hier et encore d'aujourd'hui. A elles et à tous leurs proches. Seule cette vérité-là nous rendra libres.
En ne se substituant pas à la justice de l'Etat, bien au contraire, en ne se réfugiant pas derrière elle, non plus. Faire œuvre de justice, c'est nommer et peser avec -rigueur qui sont les coupables afin de délivrer les victimes d'un poids de culpabilité et de honte qui les enfonce plus encore. C'est séparer les uns des autres, et commencer à réparer ce qui peut l'être. Le faire en toute clarté. Chemin indispensable pour que de la confiance puisse un jour, les yeux ouverts, se refaire comme on refait de la peau après une grande brûlure.
Responsabilité illimitéeIl est encore une exigence : examiner et changer nos mœurs. Spécialement, comme le dénonce le pape François, tout ce qui fait le lit des abus de conscience, des abus de pouvoir, des abus -spirituels. Car la référence à Dieu est un tragique facilitateur d'emprise et d'abus où celle-ci conduit. Un Dieu dont le prédateur prétend être le médiateur, le connaisseur, l'intime même, sachant non seulement où est le bien pour l'autre, mais, pire encore, ce que Dieu -attend de cet enfant, de cette personne vulnérable.
Ces crimes viennent ainsi vriller jusqu'au plus intime du cœur et de l'âme, là où se tenaient la foi et la confiance en Dieu, - " raptées " par l'agresseur. Responsabilité illimitée alors que celle de l'Eglise. Changer de mœurs, c'est par exemple déserter la culture de la soumission, au profit de -relations responsables, réci-proques, ouvertes à l'altérité, ce qui n'empêche nullement qu'elles soient respectueuses des rôles et des places de chacun.
Ces décisions sont lourdes de conséquences, mais c'est seulement à ce prix que, peut-être, ce qui nous tient à cœur comme chrétiens, ce qui fait le cœur de notre vie – témoigner d'un Dieu qui sauve et rend à la vie – pourra retrouver un peu d'espace et de justesse. La vie chrétienne n'est pas enfermée dans le culte. Elle irrigue toute la vie et le tout de la vie, et il est légitime et nécessaire que les chrétiens prennent part au débat public et participent au bien commun. L'histoire en est une trace éminente. Mais, aujourd'hui, plus grand-chose ne pourra être entendu sans cet exigeant et douloureux labeur. Opération difficile, longue et risquée, mais qui ne le sera jamais autant que le long combat que doit -mener chaque victime pour tenter de reconquérir son histoire, sa liberté, un passage vers la -confiance, sa vie en fait.
Véronique Margron
© Le Monde


26 septembre 2018

A-t-on vidé le panier des horreurs ?

Pour l'écrivaine Anne Soupa, tant que les victimes, notamment les femmes, ne saisiront pas en justice, le combat contre les abus d'autorité sera incomplet

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Si les affaires d'abus sexuels sur -mineurs dans l'Eglise catholique font en ce moment la " une ", elles sont à intégrer dans toute une " culture de l'abus ", celle que le pape appelle à éradiquer : abus sexuels sur mineurs et sur -majeurs, abus de pouvoir et de conscience. Dans ces différents domaines, les avancées sont inégales.
En ce qui concerne les abus sexuels sur mineurs, depuis le coup de semonce de l'affaire de Mgr Pican (2000), la Conférence des évêques de France a créé une cellule de lutte dirigée par Mgr Crépy. Et chaque diocèse est invité à mettre en place une cellule d'écoute des victimes. Parallèlement, une " cellule des dérives sectaires " aide à discerner les symptômes d'emprise, enregistre et informe sur les situations d'abus. Dans l'ensemble, la prise de conscience du traumatisme vécu par les victimes semble progresser, lentement. Les évêques tentent d'ajuster leur jugement à la parole des psychologues et des victimes. Dans une courageuse proposition de dialogue, ils ont entrepris de recevoir des victimes.
Est-ce à dire que " tout est sorti " ? On a -invoqué la loi de séparation de 1905, qui a éloigné les prêtres et les religieux de leur activité éducative, pour expliquer le moins grand nombre de cas qu'en Irlande ou en Allemagne. Mais il faut tenir compte d'un autre facteur, difficilement quantifiable. C'est la répulsion des -familles à aller en justice, analysée par -Isabelle de Gaulmyn. Dénoncer un prêtre ? Hors de question ! Or, il suffit de tendre l'oreille pour constater que des abus non identifiés existent.
Mais les abus sexuels sur mineurs sont, en France, l'arbre qui cache la forêt. Les -associations de victimes alertent sur le grand nombre d'abus sexuels sur -majeurs, qu'aucune instance dans l'Eglise n'est chargée de combattre. Depuis une quinzaine d'années, des affaires assez nombreuses, surtout dans des com-munautés récentes, ont défrayé la chronique. Il faut rappeler le traumatisme considérable de ces viols sur des personnes -vulnérables, souvent des jeunes femmes, abusées pour avoir fait une confiance -inconditionnelle à un " père spirituel ".
Nouvelle gouvernanceL'autre dérive, massive, concerne l'emprise physique et psychique, punie par la loi About-Picard (2001), sur les états de -sujétion (abus de faiblesse, abus psy-chiques). Mais avant d'en arriver chez le juge, que de barrières  ! Dans son livre, Le Silence de la Vierge (Seuil, 2016) Marie-Laure Janssens a mis en lumière le système en vigueur dans trop de communautés religieuses, souvent récentes, -souvent de femmes, où l'on prône une coupure radicale avec la famille, une -dépersonnalisation maximale – pas de- -visite à un médecin sans chaperon, pas de livre pris à la bibliothèque sans autorisation – et une infantilisation aux ordres de la prieure générale, à qui tout remonte et qui, littéralement, s'introduit dans les consciences pour les piloter de l'intérieur, au nom de Dieu bien sûr. Certes, l'entourage alerte souvent sur les dérives qu'il constate ; certes, Rome finit par diligenter une visite apostolique ; certes, quand ses conclusions ne se perdent pas dans un bureau romain, un visiteur apostolique – un évêque – finit par être nommé. Mais le même entourage constate que beaucoup des dérives dénoncées perdurent. Impuissance du droit canonique ? Manque de volonté ? Incompréhension du problème ?
Ces exemples confirment que des mondes clos risquent fort de générer des abus d'autorité. Souvent, les femmes en font les frais. Bientôt, on découvrira combien de religieuses africaines ont été les victimes de prêtres qui les tiennent pour des esclaves sexuelles.
D'une manière générale, c'est toute la question de la sexualité que l'Eglise peine à appréhender.
Désormais, le problème majeur n'est pas tant de se demander si l'on a bien vidé le panier des horreurs que d'estimer si la structure institutionnelle actuelle est assez saine pour que cela ne recommence pas.
La lettre du pape identifie clairement le mal : le cléricalisme (abus de pouvoir des prêtres), qui " réduit le peuple de Dieu à de petites élites " et " engendre une -scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd'hui ". En clair, le pape ne conçoit pas de guérison sans remettre en cause la séparation profonde, ontologique, qui existe entre clercs et laïcs.
Comment ? Même s'il ne le dit pas, cela ne peut se faire qu'en ouvrant ce monde clos de l'entre-soi, propice à l'impunité, dans lequel s'enferment trop souvent certains prêtres et certaines communautés. Cela invite d'abord à désacraliser la prêtrise (dans le droit canon autant que dans le regard des fidèles). Et de fait, la désacralisation a commencé dans l'opinion -catholique. Comment continuer à croire que les mains qui consacrent le corps du Christ, dans un déploiement théologique considérable, sont aussi celles qui salissent des enfants ? La confiance vacille… Cela implique ensuite de redessiner les contours de la prêtrise : la limiter dans le temps, l'ouvrir aux femmes, faire du célibat une option. Enfin, une autre gouvernance doit être instituée afin d'y associer, selon des modalités à construire, l'ensemble du peuple catholique.
Or, ce n'est pas l'horizon que se donnent les évêques de France. Leur récent -message évite le mot de " cléricalisme " et passe sous silence le statut du prêtre. On peut même se demander si l'insistance qu'ils mettent maintenant à dénoncer les abus sur mineurs n'est pas une échap-patoire à la résolution du problème soulevé par le pape. En somme, l'institution veut-elle réformer le ministère ordonné et la gouvernance de l'Eglise ? Si elle ne s'y -résout pas, on peut affirmer qu'il y aura d'autres affaires.
Anne Soupa
© Le Monde


26 septembre 2018

Pédophilie : l'Église rongée par le scandale

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Les chiffres sont accablants. En Allemagne, 3 677 mineurs ont été agressés sexuellement par des clercs de l'Eglise catholique entre 1946 et 2014. En Australie, 4 444 cas d'abus ont été identifiés entre 1980 et 2015. Aux Etats-Unis, pendant cinq ou six décennies, plus d'un millier d'enfants et d'adolescents ont été victimes de violences commises par des prêtres. Des scandales de même nature ont été révélés en Irlande ou encore au Chili, avec à chaque fois des évêques qui ont fait écran entre les agresseurs et la justice civile, et même maintenu des prédateurs au contact d'enfants.
La France n'est pas davantage épargnée : des faits d'abus sexuels, tantôt anciens, tantôt récents, surgissent régulièrement. Le mal de la pédophilie, couvert par une intolérable conspiration du silence, ronge l'Eglise. " Abus sexuels, état d'urgence dans l'Eglise ", a titré le quotidien La Croix le 13  septembre.
Le pape François, qui depuis son élection en  2013 a toujours pris la défense des plus faibles, ne semble pas avoir pris conscience de l'ampleur de ce tsunami qui ébranle les fondements mêmes de son Eglise. Après son désastreux voyage au Chili, en janvier, où il avait soutenu un évêque accusé d'avoir protégé un prêtre soupçonné d'agressions sexuelles sur mineurs, le pontife argentin avait reconnu " avoir commis de graves erreurs d'appréciation et de perception ". Il avait fait part de sa " douleur " et de sa " honte ". Et il avait même dénoncé une " perversion " ecclésiale. Une sorte d'aveu d'impuissance, comme si l'Eglise admettait qu'elle n'avait rien entrepris contre les fautifs ou que les mécanismes de prévention ou d'alerte qu'elle prétendait avoir mis en place avaient été inefficaces.
Les paroles de contrition ne suffisent plus. Il faut des actes forts. Des pistes qui avaient été suggérées par une commission créée par le pape, comme la création d'un tribunal chargé de juger les évêques défaillants ou l'abolition du délai de prescription, sont restées sans suite. En mai  2011, sous le pontificat de Benoît XVI, une circulaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi avait pourtant considéré que, " en matière d'abus sexuel, il s'agit de s'en remettre à la justice des Etats ".
La " tolérance zéro " prônée par François suppose de mettre fin au culte du secret et aux abus de pouvoir. Elle suppose également de lever le secret pontifical, inscrit dans le droit canon qui régit la confidentialité en cas de violences sexuelles à l'encontre des enfants et des personnes vulnérables. Les évêques américains avaient obtenu, en  2002, une exception à cette règle, afin de signaler les faits d'agressions sexuelles aux autorités civiles.
L'expérience de plusieurs pays, en Australie ou encore en Irlande, montre que l'intervention de l'Etat, sous la pression de l'opinion publique, a souvent été salutaire pour obtenir un état des lieux sur les actes de pédophilie. Aux Etats-Unis, un procureur a conduit l'enquête en Pennsylvanie.
En France, le nouvel archevêque de Reims, Eric de Moulins-Beaufort, a réclamé un " vrai rapport complet, en se faisant aider pour cela par des personnes extérieures ". Pour l'association La Parole libérée, qui regroupe des parents de victimes, seul l'Etat a les moyens de procéder à un tel audit. En novembre, pour la première fois, lors de leur assemblée bisannuelle, les évêques de France entendront les victimes d'abus. Devant l'ampleur du scandale, l'Etat ne peut plus se voiler la face.
© Le Monde




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