Notre regard sur les animaux est en train de changer. Les recherches scientifiques ont permis de mieux comprendre leur intelligence et ce qu'ils ont en commun avec le genre humain. Les réflexions éthiques ont contribué à les reconnaître comme des êtres doués de sensibilité, voire comme des sujets ayant des droits. Que partageons-nous avec les animaux ? Quelle est notre part d'animalité et quelle est leur part d'humanité ? Telles sont les questions auxquelles les philosophes Corine Pelluchon et Dominique Lestel, invités aux Controverses du " Monde " au Festival d'Avignon, ont répondu.
Montaigne parlait de notre " cousinage " avec les bêtes. Peut-on dire que les animaux sont nos frères ?
Corine Pelluchon : Oui et non. Il y a entre eux et nous une fraternité au sens où nous éprouvons notre appartenance à une même famille, à la communauté des êtres sensibles. Comme nous, les animaux sont faits de chair et de sang ; ils souffrent, éprouvent la douleur, la joie, le plaisir et ils ne veulent pas mourir. Cependant, il y a dans le mot frère quelque chose qui induit en erreur. Claude Lévi-Strauss employait cette expression que j'aime bien : l'animal est
" le plus autrui de tous les autrui ". Les animaux ont une altérité radicale qui fait que, bien souvent, nous ne les comprenons pas. En cela, ils sont nos professeurs d'altérité car cette opacité souligne les limites de notre connaissance.
Dominique Lestel : Nous sommes des animaux. A 100 %. Ce qui ne signifie pas pour autant que nous sommes en tout point semblables aux autres. Certains animaux sont très peu fraternels. C'est l'une des raisons pour lesquelles la notion de frère me semble aussi ambivalente. En outre, certains animaux sont très particuliers et détonnent par rapport à leur espèce. Donc, le fait de qualifier un animal par rapport à son espèce est très réducteur.
C. P. Tout à fait, un animal est un soi vulnérable qui a une structure du " je ". Même si ce n'est pas un ego pensant, il a des intérêts liés à ses besoins de base et des préférences individuelles. Or la subjectivité de l'animal, et pas seulement ses normes éthologiques, assigne des limites à notre droit d'user de lui comme bon nous semble.
Entre frères, on entre en conflit parfois. Donc, après tout, cette proximité quasi-familiale n'exclut pas nécessairement les antagonismes et l'agressivité ?
D. L. Ce n'est pas incompatible, on peut avoir des relations de fraternité avec certains animaux qui incluent une forme de castagne. Et puis avec d'autres animaux, on développe des rapports plus durs. Il ne faut pas non plus oublier toute une part noire, mais essentielle, de l'animalité.
C. P. Oui, les animaux sauvages n'ont pas envie de vivre avec nous. Or nous les exploitons et les détenons dans des conditions qui sont incompatibles avec les besoins de leur espèce. Prenez les fauves et les éléphants, que l'on contraint dans les cirques à adopter des postures qui sont -contraires à leur physiologie, juste pour nous distraire. On les enferme à vie et on les frustre, ce qui engendre chez eux une sorte de folie. C'est une faute majeure ! Là encore, la notion de frère efface l'hétérogénéité des formes de vie qu'il s'agit de respecter. La question centrale est de penser une cohabitation plus juste entre les humains et les animaux, tout en sachant que certains n'ont pas envie de vivre avec nous. Le problème est que, même à l'état sauvage, ils subissent l'impact de la pollution ou de la déforestation, parce que notre espèce prédatrice envahit tout. Il faut donc réparer les dommages que nous leur infligeons.
Comment expliquer que nous soyons arrivés à ce point de rupture totale avec la nature ?
D. L. On prend progressivement conscience que les animaux ont une complexité cognitive, émotionnelle et intellectuelle. " On ", c'est la culture occidentale. Il existe des tas d'autres cultures qui l'ont toujours su. L'histoire occidentale a un gros problème avec la notion d'animal. Lorsque les missionnaires chrétiens sont arrivés en Europe, ils ont été mis en concurrence avec d'autres types de cultes païens qui étaient, pour certains, des cultes chamaniques, donc liés à la nature et aux animaux. Dans ce contexte, on a assisté à une exclusion de l'animalité et à une mise en avant de l'homme.
C. P. Oui, mais, dans la Genèse, on lit que Dieu fit les animaux selon leur espèce, et non selon le point de vue de l'humain. Ce n'est pas un récit anthropocentrique. Toutefois, il est vrai qu'en Occident, à partir de la seconde révolution industrielle notamment, on se considérait comme les prolétaires de la création et on voyait la nature comme une géante qu'il fallait dominer et exploiter.
D. L. Les Occidentaux se sont engagés dans des voies qui ont rompu notre rapport à l'animal, et nous comprenons progressivement qu'il faut y remédier. Mais aujourd'hui, il ne s'agit plus uniquement de le repenser, il faut aussi réévaluer les cultures qui ont développé des pratiques de l'animalité. Nous devons apprendre d'elles, même si cela choque fondamentalement notre façon coloniale de voir le monde et notre conception des cultures de chasseurs-cueilleurs.
Est-ce que vous identifiez un tournant dans l'histoire contemporaine qui aurait accéléré cette désensibilisation à la cause animale ?
C. P. La révolution industrielle va de pair avec l'injonction à consommer pour que les individus jouissent de plus de choses. Au XXe siècle, la démographie a explosé. Les institutions qui sont encore les nôtres sont nées dans un contexte démographique, écologique et social très différent de celui d'aujourd'hui. Le risque aujourd'hui, c'est que nous basculions dans un monde purement utilitaire, où la nature et les animaux sont vus comme de simples ressources.
D. L. Les intelligences artificielles et la robotique vont poser de nouveaux problèmes. Elles accentuent la perspective instrumentale et hyperrationaliste qui a conduit notre culture au désastre. La plupart des gens ne se rendent pas compte du coût de ces technologies. Les serveurs nécessaires pour faire fonctionner Internet consomment une quantité croissante d'énergie, et, dans quelques années, ils vont engendrer la destruction de certains habitats naturels. On va assister à un conflit évolutionniste pour les ressources énergétiques, où le monde vivant va entrer en concurrence directe avec les nouvelles technologies.
Pourquoi la question animale est-elle devenue si importante d'un point de vue éthique et politique ?
C. P. La question animale nous force à ouvrir les yeux sur ce que nous sommes devenus. Elle est l'un des chapitres essentiels de la critique d'un modèle de développement déshumanisant, fondé sur l'exploitation sans limites des autres vivants. Il est contre-productif au niveau écologique et social, et il pousse les êtres à s'insensibiliser pour pouvoir le supporter. Aujourd'hui, écologie, cause animale, justice sociale et santé convergent. Il s'agit de faire des propositions permettant d'opérer la transition vers un modèle de développement plus soutenable et plus juste.
La cause animale devient la clé de cette reconstruction sociale et politique, elle est au cœur d'un projet structuré, articulé et non idéologique, qui vise à reconvertir l'économie en la mettant au service des êtres vivants et en déterminant les conditions d'une cohabitation plus juste avec les animaux et avec les autres humains. Elle s'insère dans une théorie politique globale qui ne s'intéresse pas seulement aux animaux, mais à nous.
Il faut, dans une démocratie pluraliste, mettre des limites à ce qu'il est décent ou pas de faire dans l'élevage, dans la mode et les divertissements. Et comme on ne va pas se réveiller demain matin dans un monde végan, il va falloir négocier avec ceux qui exploitent les animaux. Mais il faudra aussi supprimer des pratiques qui sont reconnues comme barbares par la majorité, comme la captivité des animaux dans les cirques, la corrida, la chasse à courre, la fourrure, le gavage des oies.
Dominique Lestel, vous défendez la posture du " carnivore éthique ". N'est-il pas paradoxal de défendre les animaux tout en faisant l'apologie du carnivore ?
D. L. Manger de la viande, c'est une façon d'établir une proximité avec l'animal, mais aussi d'accepter une part d'animalité en soi. Mais en réduire notre consommation est impératif. Quand j'ai publié en 2011
Apologie du carnivore, c'était une provocation qui résultait d'un séjour en Australie pendant lequel j'avais rencontré des communautés universitaires véganes que j'avais trouvées extrêmement sectaires.
Tous les végans ne sont pas comme ça mais le mouvement végan doit prendre garde de ne pas se laisser déborder par ses courants les plus extrémistes. Sur le plan politique, le problème de la fin des élevages industriels est plus important que le problème moral de la consommation de viande, et les végans n'y arriveront pas sans s'allier avec des carnivores éthiques qui ne veulent manger que de la viande qui provient d'animaux qui ont été bien traités et qui sont tués dans des conditions décentes.
C. P. Certains militants végans pensent que l'on doit faire la révolution et imposer son style de vie aux autres. Or c'est une erreur de penser que l'on peut décréter de tels changements dans l'alimentation, qui a une dimension affective, est liée à sa famille, aux traditions. Il faut plutôt aider les personnes à changer leurs habitudes et, d'abord, à réduire leur consommation de viande.
Pourquoi, Corine Pelluchon, considérez-vous qu'il faudra un jour en finir avec l'alimentation carnée ?
C. P. La question " Qui es-tu pour faire couler le sang des bêtes quand tu as la possibilité de remplacer les protéines animales par des protéines végétales ? " concerne chacun dans la solitude de sa conscience. Moi, quand j'ai pris conscience de l'intensité de la souffrance animale et du nombre de vies massacrées pour des plaisirs substituables, je me suis dit que la moindre des choses que je pouvais faire était de m'abstenir de chair animale. Alors, je suis devenue végétarienne, puis végane, mais imparfaitement. Nous sommes nés dans un monde où tout est fait pour que l'on croie que les animaux ne sont là que pour nous servir. Mais de plus en plus de personnes se réveillent. La question, quand on ouvre les yeux, est de savoir comment faire pour ne pas s'enfermer dans l'indignation, pour éviter que la cause animale devienne le masque de la détestation d'autrui et pour transformer cette prise de conscience en un engagement en faveur de la vie.
Propos recueillis par Nicolas Truong
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