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jeudi 26 juillet 2018

Au Cambodge, les ouvrières convoquées aux urnes


26 juillet 2018

Au Cambodge, les ouvrières convoquées aux urnes

Après avoir muselé l'opposition, le premier ministre, Hun Sen, courtise les exploitées du textile

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LE CONTEXTE
Législatives
Au pouvoir depuis plus de trente ans, le premier ministre, Hun Sen, devrait, sans surprise, conserver une large majorité à l'occasion des législatives organisées, dimanche 29 juillet, au Cambodge. Installés par les Vietnamiens à la chute des Khmers rouges, Hun Sen et son parti postcommuniste, le PPC, règnent sans partage sur le pays.
opposition
Après avoir effectué une percée en 2013 en obtenant plus de 40 % des voix, le principal parti d'opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC) a été dissous par la justice à l'hiver 2017. Son chef, Kem Sokha, est en prison, accusé d'avoir fomenté une révolution avec le soutien de Washington. La plupart des opposants vivent en exil pour échapper à des poursuites.
Quatre heures de l'après-midi dans le quartier de Tuol Sangke, en périphérie de Phnom Penh : sous un ciel maussade de mousson, entre deux rafales de pluies, les usines textiles déversent les flots de milliers d'ouvrières qui viennent d'achever leur journée de travail. Ouvrières car, au Cambodge, où le textile représente plus de 70  % des exportations du royaume, les femmes constituent l'écrasante majorité du personnel employé dans ce secteur (850 000 personnes).
A l'approche des élections législatives du dimanche 29  juillet, alors que le gouvernement du premier ministre, Hun Sen, au pouvoir depuis trente-trois ans, donne des signes de plus en plus clairs d'autoritarisme, le vote des ouvriers est considéré comme une source non négligeable de légitimité pour un régime qui en a bien besoin. " En  2013, j'avais voté pour l'opposition ",explique Nay Yang, 24 ans, qui a commencé sa carrière de couturière de fermetures à glissière pour pantalons à l'âge de 14 ans. Assise dans un modeste café du quartier, où elle se remet de sa peine en buvant une boisson énergisante, elle ajoute en riant, presque gênée, comme si elle s'en excusait : " De nouveau, je ne voterai pas pour le parti de Hun Sen ! "
Elle aura cependant du mal, cette fois-ci, à glisser dans l'urne un bulletin en faveur des adversaires de la formation du premier ministre, le Parti du peuple cambodgien (PPC) : Hun Sen a fait dissoudre, à l'hiver 2017, par une justice à sa botte, le plus grand parti de l'opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC). Motif : " Conspiration avec les Etats-Unis et d'autres puissances étrangères " dans le but de fomenter une " révolution ". Fermez le ban : outre le PPC, dix-neuf autres formations ont beau se présenter aux élections, la plupart sont soit considérées comme des groupes affiliés au pouvoir en place, soit n'ont aucune chance de remporter un siège à l'Assemblée nationale.
Le premier ministre, 65 ans, est un ancien défecteur khmer rouge porté au pouvoir dans les années 1980 par les Vietnamiens, qui avaient envahi le Cambodge en  1979 pour chasser le régime génocidaire de la clique de Pol Pot. Il courtise l'électorat ouvrier, même si, au vu des situations souvent proches de l'exploitation, celui-ci, à l'image de la jeune Nay Yang, a tendance à se méfier d'un régime de plus en plus lié économiquement à la Chine, principal investisseur au Cambodge. Le royaume est désormais le pays le plus proche de Pékin dans l'ensemble de l'Asie du Sud-Est.
" Une vie décente "Indice de l'importance du vote ouvrier, trois jours de congé ont été accordés à partir de samedi, afin de permettre aux employés de retourner voter en province. Et les patrons les exhortent à remplir leur devoir de citoyen. Il se murmure que ceux qui ne pourront pas montrer, mardi prochain, leur index taché d'encre grise, preuve du passage aux urnes, pourraient être sanctionnés. Hun Sen a besoin d'un taux de participation élevé pour asseoir sa crédibilité.
On a d'ailleurs vu ce dernier, durant la campagne, se faire photographier tout sourire à la sortie des usines avec des travailleuses, elles-mêmes hilares pour la circonstance. Propagande ? Cela en a tout l'air. " Je gagne 170  dollars par mois - 145  euros, la monnaie américaine est la référence au Cambodge - , mais cela ne suffit pas ", explique Nay Yang, qui compte sur ses doigts : " La chambre que je partage avec une copine me coûte 50  dollars, eau et électricité comprises. Je dépense une centaine de dollars pour me nourrir. Quand je peux, j'envoie 20  dollars à ma famille dans la province de Takeo - sud - . La plupart du temps, à la fin du mois, il ne me reste plus rien ! "
Depuis quelques années, à la suite de manifestations ouvrières de grande ampleur – parfois violemment matées par la police, comme en janvier  2014 (quatre morts) –, les entreprises et le gouvernement ont été contraints d'augmenter les salaires. En  2013, Nay Yang gagnait 61  dollars, elle en gagne donc presque le triple aujourd'hui. Mais ce n'est pas assez, constate également l'un de ses collègues, le syndicaliste Khan Thnorn, 33 ans : " Compte tenu du coût de la vie, on devrait gagner entre 250 et 300  dollars pour s'assurer une vie décente. Et c'est compter sans l'inflation ", affirme ce jeune homme chargé de coudre des boutons sur des jeans pour le compte de la même entreprise que sa collègue, la compagnie chinoise Roo Hsing, sous-traitant notamment d'H & M.
Si les conditions de vie des ouvriers se sont améliorées par rapport aux décennies passées, la vie dans les ateliers s'apparente parfois encore à de l'esclavage déguisé. Les contremaîtres, la plupart du temps originaires de Chine continentale, hurlent sur les ouvriers si la cadence n'est pas respectée. " Ils nous insultent, dit Nay Sang. Leurs interprètes nous traduisent du chinois des propos méprisants. Si on produit plus, les interprètes gagnent des primes. "
" Gouvernement tatillon "La montée en puissance de syndicats indépendants a permis aux ouvriers de ne pas être totalement démunis face à la violence des petits chefs. " Quand ils nous crient trop dessus, on va se plaindre au patron, explique Khan Thnorn. Et, au bout de trois plaintes, le contremaître peut recevoir un blâme ! "
Le travail syndical n'est tout de même pas une sinécure dans un pays où les entreprises sont sous forte pression de l'Etat, pour lequel la manne de l'industrie textile doit rester compétitive face aux concurrents vietnamiens, thaïlandais ou bangladais. Le régime doit contenir la hausse des salaires tout en les augmentant peu à peu pour garantir la paix sociale.
" Vous ne pouvez pas imaginer les difficultés auxquelles nous nous heurtons ", grimace Ath Thorn, président de la Coalition de l'union démocratique des travailleurs du textile cambodgien, qui regroupe huit organisations syndicales indépendantes. Lui-même est sous le coup de sept chefs d'inculpation pour avoir été l'un des organisateurs des récentes manifestations. " Le gouvernement se montre de plus en plus tatillon en ce qui concerne l'enregistrement officiel des syndicats. Bientôt, il va nous falloir nous enregistrer de nouveau, et il n'est pas dit qu'on va y arriver. " Il ajoute, dépité : " Dans ce cas, nous serons considérés par le pouvoir comme des syndicats illégaux ! "
L'économie du Cambodge a encore progressé de 6,8  % en  2017, et Hun Sen peut se féliciter d'avoir présidé à une évolution somme toute remarquable – 7,6  % de croissance annuelle en moyenne sur vingt ans, jusqu'en  2015 – pour une nation anéantie dans les années 1970 par quatre ans de règne khmer rouge. " Dimanche, je vais sans doute rayer mon bulletin de vote ", prévoit pourtant l'ouvrière Nay Yang. Sa manière à elle de protester contre un système devenu, de fait, régime à parti unique.
Bruno Philip
© Le Monde

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