mardi 4 octobre 2016

HISTOIRE et MEMOIRE - LA GRANDE PEUR DE L’AN MILLE

HISTOIRE et MEMOIRE 


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Christian LE Moulec
4 octobre, 21:50

      LA GRANDE PEUR DE L’AN MILLE 
D’abord, doit-on considérer l’an 1000 ou l’an 1033, millénaire de la Passion ? 
« La grande Peur de l’an mille engendra des famines, accrut la misère générale, et ajouta 

encore à la confusion ». Et pour illustrer cette allégation, il nous faut imaginer des prédicants 
qui s’en vont de par les campagnes du monde occidental en clamant « La fin du monde
 arrive ! Repentez-vous ! L’Apocalypse dont parle la Bible va avoir lieu ! » devant un 
parterre de villageois complètement déboussolés et effrayés. 
Or qu’en est-il au juste ? Nous savons aujourd’hui que les Terreurs ou les Peurs de l’an

 mille sont en fait un mythe de la Renaissance du XVIème, repris par les « Lumières » 
du XVIIIème siècle et par l’incontournable Michelet du XIXème siècle qui, une fois de
 plus, a trompé son monde par ses facéties diverses et variées. 
A l’origine de cette soi-disant terreur est l’ « Apocalypse selon Jean ». Jean menace

 le monde du retour de Satan mille années après l’incarnation du Christ. Que nous conte
 l’Evangile selon notre ami ? « Puis je vis un Ange descendre du ciel ayant en main la
 clé de l'Abîme ainsi qu'une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon et l'antique Serpent
 (donc Satan) et l'enchaîna pour mille années. Il le jeta dans l'Abîme tira sur lui les
 verrous, apposa les scellés afin qu'il cessât de fourvoyer les nations jusqu'à l'achèvement
 de mille années. Après quoi il doit être relâché pour un peu de temps. » 
La Renaissance a pris pour argent comptant les écrits de Sigebert de Gembloux

 (né vers 1030 et décédé en 1112). « Chronographia », chronique universelle des 
événements les plus importants entre 379 et 1111, est son ouvrage le plus célèbre. 
Le problème est que les multiples sources citées sont perdues. En outre, répondant
 à la demande spirituelle de l’époque, Sigebert a écrit sur maintes vies de saints.
 Or, cela n’a guère de valeur historique vu l’absence totale d’esprit critique. Le
 merveilleux et le miraculeux y tiennent table ouverte. 
La Renaissance prétend s’affranchir de « l’âge des ténèbres » incarné par

 le Moyen Age. 
En 1602, le cardinal Baronius ouvre ainsi le XIème volume de ses Annales
 ecclésiastiques « Le nouveau siècle commence. 
Débute la première année après le millenium. On devait arriver selon
 les affirmations vaines à la fin du monde… 
Ces affirmations furent professées en Gaule et premièrement prêchées à Paris
 et de là accréditées par beaucoup ; acceptées par les hommes simples avec peur,
 par les doctes comme improbables. » Autrement dit, en l’an mille, le bon peuple 
était crédule et jocrisse, à l’exception des élites ou considérées comme telles. 
Il fallait donc expliquer à tout prix que les chrétiens occidentaux étaient alors terrifiés

 par le passage de l’an mille au terme duquel Satan serait susceptible de surgir des 
abîmes et provoquer la fin du monde. 
On peut donc imaginer le cheminement de la pensée du terrible Michelet qui partant

 de Sigibert de Gembloux a ricoché sur Baronius pour arriver, via quelques billevesées
 des « Lumières » à « Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et
 l'effroi du Moyen Age... C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir: malheur sur
 malheur, ruine sur ruine. Il fallait qu'il vînt autre chose et on l'attendait.» 
En fait, Michelet s’est cantonné à une opposition simpliste entre un Moyen Age

 obscurantiste et la contestable lumière de la Renaissance et des siècles suivants. 
Notre ami Michelet confond allègrement l’eschatologisme du christianisme (très

 présent aux Xème et XIème siècles), qui veut que les hommes doivent se comporter
 convenablement pendant la vie terrestre pour espérer le Salut en fin de course, et 
le millénarisme qui consiste à craindre la fin du monde à telle échéance, en l’occurrence
 à la libération du dragon. 
Aux alentours de l’an mille, il y eut effectivement des catastrophes (comme à toutes 

époques d’ailleurs) ; des incendies (Sainte-Croix d’Orléans en 989, les faubourgs de
 Tours en 997, Notre-Dame de Chartres en 1020, l’abbaye de Fleury en 1026 etc), 
des dérèglements de la nature (séisme, sècheresse, comète, famine), des invasions 
(les Sarrasins vainqueurs de Otton II en 982), la prolifération d’hérésies (Orléans en 
1022, Milan en 1027), et d’autres événements encore… 
Vers 1048, le moine bourguignon, Raoul Glaber, interprète ces événements comme 

des avertissements de Dieu envers les hommes pour qu’ils fassent acte de pénitence.
 Le démon déchaîné ne signifie pas pour autant la fin du monde. 
« Ces signes concordent avec la prophétie de Jean, selon laquelle Satan sera 

déchaîné après mille ans accomplis. » 
En somme, pour les historiens modernes, ces grandes Peurs populaires n’ont jamais

 existé. Toutefois, selon Georges Duby, si aucune panique populaire ne s’est
 manifestée, on peut déceler une certaine « inquiétude diffuse » dans l’Occident à 
cette époque. Entre nous soit dit, ce genre de phénomène ne s’est-il pas produit, 
chez certains, à l’approche de l’an 2000 ? 
La seule vraie inquiétude, à toutes les époques, c’est le Salut. Il faut donc être prêt

 à toute heure. D’ailleurs, sur le cadran solaire de l’église de La Canourgue (Lozère)
 figure cette inscription latine qui traduite en notre langue donne « C’est à l’heure où
 vous ne vous y attendez pas que le fils de l’Homme viendra. Soyez prêts ». 
Un cadran solaire empli de sagesse… 
Ci-dessous : 
Le quatrième cavalier de l’Apocalypse. 
Sigebert de Gembloux remettant sa chronique universelle à l'empereur. Frontispice

 d'un manuscrit du XVe siècle par le Maître de Robert Gaguin. 
Annales ecclésiastiques, cardinal Baronius. 
Livre IV de l’Histoire de France, Jules Michelet. 
Cahiers de civilisation médiévale, Georges Duby.














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