La dislocation des gauches
Sur la microplanète trotskiste, c’est
un séisme. Le Parti ouvrier indépendant (POI), héritier du Parti des
travailleurs de Pierre Lambert, un groupuscule qui revendique 4 000
membres et dispose de solides relais syndicaux, notamment à Force ouvrière, est
au bord de l’explosion. Ceux qui privilégient « la construction du parti » affrontent les partisans de l’entrisme
syndical. Son secrétaire national, Daniel Gluckstein, a été mis en minorité.
Les frères ennemis du Nouveau Parti anticapitaliste versent des larmes de
crocodile en pointant dans cette crise « la mort
du lambertisme »… L’événement est « pichrocolin ».
Mais il est significatif de l’état des gauches en France. L’heure n’est plus à
l’union mais à la dislocation.
La crise grecque a provoqué un semblant d’union sacrée de
la gauche. Communistes et écologistes ont joint leurs voix aux socialistes pour
saluer le rôle de François Hollande dans la conclusion de l’accord de
Bruxelles. Seul Jean-Luc Mélenchon s’est, une fois de plus, démarqué en jugeant
qu’Alexis Tsipras a dû accepter un armistice « un
revolver sur la tempe »,
le président français jouant le rôle de « l’assesseur » d’Angela Merkel « du côté des bourreaux ». Mais cette éphémère
union n’aura aucune traduction électorale. Aux élections régionales de
décembre, alors que la grande majorité des exécutifs sortants sont gérés par la
« gauche plurielle », le Front de gauche et les écologistes ne feront
aucune liste commune avec le Parti socialiste, même dans les régions qui, comme
Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) ou Nord -
Pas-de-Calais - Picardie, sont menacées par le Front national.
Un projet
mort-né
Au congrès de Poitiers du PS, le 7 juin,
Jean-Christophe Cambadélis avait jeté les bases, en vue d’un « dépassement » de son parti, d’« une alliance populaire, plus mouvement de
citoyens que cartel d’organisations ». Pour y parvenir, le
premier secrétaire du PS a même fait revenir au sein de sa direction Julien
Dray, « chargé de l’alliance populaire ».
Il a engagé des discussions avec tous ses partenaires − à l’exception du Parti
de gauche (PG) de M. Mélenchon qui a décliné l’invitation − afin
d’organiser, en novembre 2016, à quelques mois de l’élection
présidentielle, « une
grande convention de l’alliance populaire ». Mais à peine
annoncé, le projet semble déjà mort-né. Car ce n’est pas seulement la gauche
dans son ensemble qui est en voie de dislocation mais, à l’image des
trotskistes du POI, chacune de ses composantes. Ou presque.
Seuls les plus vieux partis tiennent encore le coup, non
sans fractures internes. Au congrès de Poitiers, M. Cambadélis l’a emporté
avec une large majorité de 60 %. Les « frondeurs » en sont
sortis affaiblis mais n’ont pas dit leur dernier mot. Jusqu’au bout du marathon
parlementaire, Manuel Valls a dû recourir au 49-3 pour faire adopter la
loi Macron. Et si M. Hollande ne donne pas de signes dans le budget 2016
sur la redistribution qui doit marquer la dernière séquence de son quinquennat,
il y aura de la grogne dans les rangs. Le Parti communiste, en chute libre
électorale, tente de survivre et de démentir Jean-Marie Le Guen, secrétaire
d’Etat aux relations avec le Parlement, qui, histoire de mettre de l’huile dans
les rouages, a prédit que les communistes « ne
fêteront pas leur centenaire » (en 2020)… En 2013, au
dernier congrès du PCF, son secrétaire national, Pierre Laurent, a réduit à
moins de 27 % le poids de ses opposants. Mais ces derniers, pour la
plupart orthodoxes, pèsent dans certaines régions, notamment dans les relations
avec le PS.
Le Front de gauche est menacé de dislocation. Le PCF a eu
beau donner des gages de son opposition au PS, en votant par deux fois la
censure contre le gouvernement Valls, il est toujours soupçonné par le PG de ne
pas aller jusqu’à la rupture pour ménager ses intérêts électoraux.
M. Mélenchon refuse de « combiner
avec le PS » et
voit dans le Front de gauche un « cartel
de partis sans ancrage de masse ni volonté d’en avoir ». Il
prône son « dépassement » − comme M. Cambadélis… − à travers « un mouvement citoyen ». En
clair, il rêve d’un Syriza ou d’un Podemos à la française, tout en
reconnaissant que l’objectif est quasiment inatteignable. M. Mélenchon
envisage déjà d’être candidat en 2017, même « sans rien demander à personne »,
c’est-à-dire sans l’aval de ses alliés communistes, justement de moins en moins
désireux de l’adouber.
Du souci
pour M. Hollande
Le Parti de gauche connaît aussi des turbulences internes.
Lors de son dernier congrès, du 4 au 6 juillet à Villejuif (Val-de-Marne),
il a présenté un bulletin de santé qui ne témoigne pas d’une belle vitalité. Il
revendique 8 000 adhérents (contre 12 000 en 2013), mais seuls
1 700 militants ont voté. Des critiques se sont fait entendre sur le
mode de gouvernance de M. Mélenchon − qui n’appartient plus à l’exécutif du PG
−, décrivant un parti bâti autour de « l’aura
d’un seul homme ». Et un texte concurrent à celui de la
direction, plaidant pour une sortie de l’euro et de l’Union européenne, a
recueilli 45 % des suffrages…
A Europe Ecologie-Les Verts, le risque de dislocation persiste.
Le parti est coupé en deux entre ceux qui, comme Cécile Duflot, rompent des
lances avec le PS et les partisans, comme Jean-Vincent Placé, d’une alliance.
Si elle refuse d’être « la
gauchiste anti-PS » et
a mis fin à sa courte idylle avec M. Mélenchon, l’ancienne ministre de M.
Hollande revendique l’autonomie de l’écologie. A la tête d’un parti au bord de
l’implosion, Emmanuelle Cosse joue les équilibristes et récuse toute « guerre des gauches ». Seul,
au milieu de ces forces en voie de dislocation, le petit Parti radical de
gauche résiste en apparence. Mais s’il est le seul allié des socialistes
en 2017, le président a bien du souci à se faire.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire