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samedi 4 avril 2015

Entretien avec Raoul Marc Jennar à propos de son livre « Comment Malraux est devenu Malraux »

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Entretien avec Raoul Marc Jennar à propos de son


 livre « Comment Malraux est devenu Malraux »


samedi 4 avril 2015 par Jennar Raoul MarcRédaction de Yonne Lautre
Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 2 avril 2015


 Raoul Marc Jennar, vous publiez « Comment Malraux est devenu Malraux ». Vos précédents livres portaient sur une critique de la mondialisation. Vous en voici bien éloigné ?


A côté de livres publiés en collaboration avec d’autres, j’ai publié, seul, une vingtaine de livres. Comme je l’indique dans l’avant-propos de ce « Comment Malraux est devenu Malraux », j’ai surtout écrit des essais de science politique, de relations internationales et d’histoire en traitant des institutions politiques, de l’Europe, du Cambodge.
Je suis, depuis ma jeunesse, passionné par l’oeuvre de Malraux, surtout les livres publiés avant 1945. Des dizaines d’ouvrages lui ont été consacrés. Rien que dans ma propre bibliothèque, je compte 114 livres uniquement consacrés à Malraux. Et pourtant, deux années de sa vie sont presque passées inaperçues : celles où il accède à la conscience politique, entre 22 et 24 ans. Cela se passe en Indochine, plus précisément au Cambodge et au Vietnam. Il va être confronté à la colonisation, à des pratiques qu’on dénonce encore aujourd’hui, comme l’accaparement des terres que la mondialisation néo-libérale a généralisé. En écrivant ce livre, je ne me suis pas tellement éloigné de mes centres d’intérêt habituels.


 Pourquoi votre passion pour Malraux ? Que représentait-il dans votre jeunesse ?


J’avais 17 ans quand j’ai lu les principaux romans de Malraux. Elevé par un grand père qui avait été un des chefs de la Résistance en Belgique et qui m’a appris le socialisme humaniste de Jaurès (rien à voir avec le PS d’aujourd’hui) ; j’étais baigné dans l’Histoire de la première moitié du XXe siècle.
Les héros de Malraux sont des gens qui se battent d’abord pour la dignité qui est en chaque être humain avant de se battre pour un système politique et économique plus juste (je pense en particulier aux deux romans Les Conquérants et La Condition humaine). Ce combat pour la dignité, on le retrouve dans le rôle de Malraux au Comité des intellectuels antifascistes et en Espagne en 1936 où son engagement donnera naissance à son roman L’Espoir qui a joué un grand rôle dans ma vie suite aux recherches que j’ai faites sur ce livre. Mais c’est une autre histoire.
Il y a là une morale de l’engagement au service de l’homme qui m’a totalement imprégné. Depuis lors, je fais mienne cette phrase des Voix du Silence : « L’humanisme, c’est dire nous avons refusé ce que voulait en nous la bête et nous voulons retrouver l’homme partout où nous avons trouvé ce qui l’écrase. »
J’ai cité cette phrase lorsque j’ai témoigné au tribunal qui juge à Phnom Penh d’anciens dirigeants Khmers rouges.


 Comment et pourquoi André Malraux part-il en Indochine ?

Comme je l’explique dans le livre, c’est tout à la fois pour des raisons esthétiques et pécuniaires que Clara et André Malraux prennent le 13 octobre 1923, le bateau, à Marseille pour rejoindre l’Indochine.


 Part-il avec les illusions des bienfaits de la colonisation et celles-ci se désintègrent-elles durant son séjour ?


Quand il quitte la France en 1923, Malraux a 22 ans. C’est déjà quelqu’un qui brille par sa culture. Il a déjà publié des exercices littéraires assez inspirés par le surréalisme. Mais, à la différence de son épouse Clara, il est totalement indifférent aux grandes questions politiques qui secouent la France et le monde en ces lendemains de la Première guerre mondiale. L’objet de mon livre est précisément de montrer la métamorphose qui va s’opérer au contact de la société coloniale et comment elle s’est produite. Il porte d’ailleurs comme sous-titre « De l’indifférence politique à l’engagement ».


 Vous, Raoul Marc Jennar, avez séjourné en ex-Indochine ?


L’Indochine, comme entité politique, n’existe plus depuis 1954. Mais, comme entité géographique, la péninsule indochinoise, évidemment, est une réalité permanente que je connais bien. En 1988, j’ai effectué une mission de deux mois qui m’a amené à visiter tous les pays de l’Asie du sud-est. L’année suivante, j’ai commencé un épisode de ma vie qui n’est pas terminé et qui m’a amené à effectuer des séjours parfois très longs au Cambodge. Pour écrire mon livre, j’ai remis mes pas dans ceux des Malraux que ce soit à Phnom Penh ou à Saigon (aujourd’hui Hô-Chi- Minh-Ville). On peut dire que j’ai deux engagements dans ma vie depuis 27 ans, un aux côtés des Cambodgiens, l’autre aux côtés des Européens, des peuples d’Europe ; pas de leur gouvernement. Lorsque je m’implique dans les dossiers de la mondialisation néo-libérale, mon combat est le même en France ou au Cambodge. Grâce à ma présence au Cambodge, j’ai pu mesurer dans le concret la nocivité de certaines initiatives de l’Union européenne, comme par exemple dans le dossier de l’accès aux médicaments essentiels, où l’UE protège les intérêts des multinationales pharmaceutiques et pas l’accès aux soins pour tous.


 Ainsi votre connaissance du Cambodge, votre engagement auprès des Cambodgiens, ont influé sur vos points de vue et engagements en France ?


Non, pas du tout. Parce que les premières années de mon engagement au Cambodge sont des années où je suis confronté à des problèmes spécifiques au Cambodge : la guerre, l’isolement dans lequel le pays a été plongé pendant dix ans pour le punir d’avoir été libéré de la barbarie des Khmers rouges par le Vietnam, les négociations de paix qui impliquent les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’opération des Nations unies, la reconstruction d’un Etat et la recomposition d’une société plongée pendant dix ans dans la violence jusqu’à l’incandescence.
Ce n’est que par la suite, lorsque le Cambodge a réintégré la communauté internationale et qu’il est entré à l’OMC, que j’ai puisé dans ce que je découvrais au Cambodge des exemples scandaleux du comportement de l’Union européenne et de l’OMC.
Mes engagements sont la suite d’une sorte d’enchaînement.
A partir de 1999, rentré du Cambodge après dix années là-bas, je deviens consultant du réseau d’ONG Oxfam international pour les questions de la mondialisation. Comme j’avais travaillé au Cambodge pour l’ONU et pour l’UNESCO, chez Oxfam on considérait que j’avais une bonne connaissance des institutions internationales et on m’a demandé de travailler comme chercheur sur les dossiers liés à l’OMC. C’est ainsi que j’ai découvert le rôle de l’UE à l’OMC et comment l’UE est à la pointe pour faire appliquer les accords de l’OMC aux pays de l’UE et à ses anciennes colonies, les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. J’ai eu la chance de travailler avec Pierre Bourdieu pendant les deux dernières années de sa vie. C’est lui qui m’a incité à écrire le livre « Europe, la trahison des élites » dans lequel je montre que l’UE fait exactement le contraire de ce qu’elle dit. Elle n’est pas au service des peuples européens, ni des autres peuples du monde (un jour un premier ministre d’un pays du Sud m’a dit : quand l’UE annonce qu’elle va donner 100 pour un projet dans mon pays, en fait il n’arrive que 20, le reste c’est pour financer l’entreprise européenne et le personnel européen qui accompagnent le projet). L’UE est au service des firmes transnationales. Et comme je viens de l’indiquer, lorsque je suis ensuite retourné au Cambodge, j’ai pu trouver là-bas des exemples concrets qui venaient confirmer mes analyses faites en France.
Déjà en 1925, Malraux dénonce un phénomène encouragé aujourd’hui par les règles de l’OMC : l’accaparement des terres. A cette époque-là, cela se faisait par la complicité de l’Administration coloniale avec des firmes françaises ; aujourd’hui, c’est en vertu des règles de l’OMC que les pouvoirs publics locaux sont livrés à la toute puissance de firmes privées étrangères qui viennent s’approprier des milliers d’hectares de terres au détriment des populations locales. En fin de compte, ce sont toujours les firmes privées qui exploitent, aujourd’hui comme hier. Le colonialisme a changé de mode opératoire, mais il demeure. Je n’oublierai jamais ce que me disait un universitaire de Malaisie : « qu’est-ce que vous êtes restés des colonialistes, vous les Européens ! » Et c’est bien vrai qu’à partir du 16e siècle, ce sont les Européens qui se sont emparés du reste du monde. On parle beaucoup de la Chine aujourd’hui, mais dans toute l’histoire de l’humanité, la Chine n’a jamais envahi l’Europe. Les Européens par contre ont fait deux fois la guerre à la Chine pour qu’elle s’ouvre au marché libre de l’opium, qu’elle accepte de céder des portions de son territoire (les fameuses concessions où c’est la loi du pays d’Europe qui s’appliquait) et bien d’autres violations graves de sa souveraineté. Ce que je déplore, c’est l’immense indifférence des gens pour ce que font nos gouvernements au niveau européen et dans le monde. Et ils font cela en notre nom. Aujourd’hui, les choix fondamentaux qui affectent la vie quotidienne des gens, ici et ailleurs, ne se font plus au niveau national, mais au niveau européen et international. Malheureusement, on ne s’y intéresse pas. Pas assez en tout cas.
A propos du livre « Comment Malraux est devenu Malraux » publié chez Cap Bear Editions, Perpignan (à paraître le 23 avril).
Photos de l’auteur.

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  • « Comment Malraux est devenu Malraux », un livre de Raoul Marc Jennar
    27 mars 2015, par Yonne Lautre
    Raoul Marc Jennar raconte et décrypte comment André Malraux construit la naissance de son engagement politique. Parti en Indochine, André Malraux est passé de la plus totale indifférence politique à l’engagement révolutionnaire et humaniste.
    Que s‘est-il passé pendant ces 26 mois ?
    Ce livre explore un aspect délaissé de la vie de Malraux :
    son cheminement vers la conscience politique et la défense de la dignité humaine partout où elle est écrasée. Un éclairage essentiel sur cette tranche de vie trop peu connue et pourtant décisive pour comprendre son œuvre et son action.
    http://www.jennar.fr/?p=4216

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