Céline Berthié, 36 ans, est médecin généraliste à Cussac-Fort-Médoc (Gironde), 2 000 habitants, à une heure de Bordeaux. Dans son cabinet, tous les jours, elle voit des patients qui ont eu recours à des formes de médecine alternative, cherchant des réponses à des maux qu'ils ne parviennent pas à soigner.
" L'obscurantisme monte en médecine comme dans beaucoup d'autres secteurs. Les gens ne croient plus les sources fiables, et mélangent tout, constate-t-elle.
Il y a des troubles que l'on soigne mal en médecine, l'anxiété chronique, le sommeil, la ménopause. Mais, lorsqu'un patient va voir un médecin, il a le droit de savoir si ce qu'on lui prescrit est de l'ordre de la science ou de la croyance. "
Le ton est direct, comme celui de la tribune qu'elle a signée, le 19 mars dans
Le Figaro, et qui lui vaut, jeudi 30 août, d'être convoquée à une conciliation devant l'ordre des médecins. Elle est assignée pour non-confraternité et non-respect du code de déontologie par le Syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF). La jeune médecin fait partie des 124 professionnels de santé (3 337 désormais) qui, jugeant les médecines alternatives comme l'homéopathie inefficaces, dangereuses, et coûteuses pour la " Sécu ", demandaient aux pouvoirs publics et à l'ordre des médecins de
" ne plus autoriser à faire état de leur titre les médecins ou professionnels de santé qui continuent à les promouvoir ".
Appelant aussi à ce que l'homéopathie ne soit plus remboursée, ils évoquaient
" des charlatans en tout genre qui recherchent la caution morale du titre de médecin pour faire la promotion de fausses thérapies à l'efficacité illusoire ". Une tonalité
jugée agressive et peu courtoise. La tribune a fait grand bruit et la ministre de la santé a depuis demandé une évaluation à la Haute Autorité de santé.
" Insultant et anticonfraternel "A la veille de sa convocation, Céline Berthié, anxieuse, espérait que la partie adverse serait absente :
" Je ne suis pas une grande débatteuse. Je suis allée sur RFI débattre en avril contre le président de la Fédération française de la société d'homéopathie. J'ai été déstabilisée car ils ont vraiment des techniques de débat rhétoriques, politiques, et si l'on est pas habitué, on peut ne pas savoir quoi répondre. "
Elle n'est pas la seule signataire visée. Fin mars, il y a eu une première vague d'une dizaine de plaintes, notamment de l'Union collégiale, un syndicat non représentatif de médecins, qui a jugé le texte
" insultant et anticonfraternel ". Puis le SNMHF, qui regroupe la majorité des 5 000 médecins exerçant l'homéopathie à titre principal, a déposé des plaintes à l'encontre, à ce jour, d'une soixantaine de médecins, par vague de dix, devant les conseils départementaux de l'ordre où ils exercent.
" Nous avons déposé des plaintes pour manquement à plusieurs articles du code de déontologie, explique le docteur Christine Bertin -Belot, vice-présidente du syndicat,
notamment l'article 56 sur la non-confraternité.Face à des attaques aussi violentes, on ne pouvait rester silencieux. " " Le ton est très déplacé. Ils nous demandaient de laisser tomber notre titre d'homéopathe ", ajoute le docteur Florence Paturel, la secrétaire générale.
Les procédures seront longues. Les parties ne sont pas obligées de se rendre à la conciliation. En cas d'absence, ou d'échec, la plainte est transmise aux chambres disciplinaires de première instance ; il en existe une par région. Les sanctions, s'il y a sanction, peuvent aller de l'avertissement à la radiation, en passant par le blâme.
" Le vent tourne "La riposte s'organise, notamment sur Twitter, sous les hashtags #soutien124, ou #FakeMed. Des médecins y ont annoncé leur -convocation par leur ordre.
" Tiens, à mon tour d'avoir une plainte du syndicat des homéopathes ! ", écrivait le 18 juillet @OpenBlueEyes,
" pédiatre passionnée, twitteuse occasionnelle ". Certains ont même posté la lettre qu'ils ont reçue, comme en août @DrJohn, convoqué le 20 septembre devant l'ordre du Nord.
" J'espère que notre combat aboutira, il a au moins fait réfléchir une partie de la population française ", commentait-il.
Tout juste constitué en association, le collectif FakeMed regroupe environ les deux tiers des signataires, dont certains sont représentés par l'avocat lillois Jean-François Segard.
" La question n'est pas de savoir si cette tribune a pu froisser certains, mais plutôt de savoir si le public est suffisamment informé sur à quoi sert l'homéopathie ", indique-t-il.
" C'est le refus de discuter sur le fond qui nous a étonnés ", -observe le cardiologue Jérémy Descoux, l'un des premiers signataires, qui préside le collectif.
A Préaux (Seine-Maritime), dans la campagne rouennaise, Christine Boisselier-Daré
" surveille - sa - boîte aux lettres ", voyant dans l'initiative des homéopathes
" un baroud d'honneur " :
" Au niveau mondial, le vent est en train de tourner pour l'homéopathie. Donc ils font du bruit… " Elle s'indigne du remboursement de l'homéopathie, alors que la diététique ou la psychologie,
" plus utiles, ne sont pas prises en charge ".
Quelle position adopteront localement les conseils de l'ordre dans la bataille ? Quel poids y auront les défenseurs de l'homéopathie ?
" Nous nous assurons que les médecins respectent le code de déontologie. Nous ne sommes pas une instance scientifique. L'essentiel est de garder la confraternité indispensable à notre profession. Nous tâcherons de nous assurer que les signataires ont bien respecté nos collègues homéopathes ", explique Fabrice Broucas, le président de l'ordre de Gironde, où est inscrite Céline Berthié. Interrogé, le conseil national indique simplement que chaque instance départementale est indépendante.
L'affaire pourrait mettre un peu d'animation au sein de la vieille institution. Depuis son village de Normanville (Eure), Philippe Mauboussin n'imaginait pas que la tribune ferait tant de bruit, ni qu'elle déboucherait sur une plainte.
" Tant mieux, cela nous fait une publicité considérable ", sourit le praticien, dont la conciliation est pour septembre. Selon le quinquagénaire, le syndicat des homéopathes
" essaie d'instrumentaliser la juridiction ordinale pour défendre ses intérêts propres ". Il est dans une position particulière : il est aussi secrétaire général du conseil de l'ordre des médecins de l'Eure.
Mais, en tant que signataire de la tribune, il s'étonne du soutien apporté par l'ordre des Hauts-de-Seine aux plaignants. Ce dernier s'est, en effet, associé à la plainte déposée à l'encontre d'un médecin, qui sera examinée dans les prochains mois en chambre disciplinaire. Délibérant en son sein en juin
" sur la forme, et non sur le fond ", le conseil départemental a estimé inadmissible le fait de traiter des confrères de charlatans sur la place publique, en risquant, en outre, d'affecter les patients soulagés par l'homéopathie.
" Peut-on, quand on est médecin, avoir une position scientifique sans froisser la susceptibilité des uns et des autres ? ", interroge Me Jérémy Afane-Jacquart, qui défend notamment le praticien des Hauts-de-Seine. L'avocat dit
" avoir été plus que surpris " de voir le conseil s'associer à la plainte des homéopathes alors que, lors de l'audience de conciliation en mai,
" les deux représentants de l'ordre s'étaient montrés favorables " à la position de son client.
En Gironde, une assemblée plénière de l'ordre aura lieu le 6 septembre pour définir la position à tenir.
" Il n'a pas encore été décidé si nous nous associons ou non à la plainte, nous entendrons ce qu'a à nous dire le docteur Berthié lors de sa conciliation, cela nous permettra d'avoir plus d'éléments pour prendre une décision ", explique le docteur Broucas. La guerre ne fait que commencer.
Laetitia Clavreul, Claire Mayer (à Bordeaux), Pascale Santi et Gilles Triolier (à Rouen)
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