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mercredi 5 décembre 2018

Effondrement meurtrier à Marseille - le 7.11.2018

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        Effondrement meurtrier à Marseille
Rue d’Aubagne, dans le quartier Noailles le 5 novembre. LOÏC AEDO/AFP
 Les sauveteurs recherchent toujours des victimes dans les immeubles écroulés
 L’accident pose la question de l’habitat insalubre dans la cité phocéenne
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A Marseille, plusieurs victimes sous les décombres
Sur le lieu de l’effondrement, à Marseille, lundi 5 novembre.  CLAUDE PARIS/AP
Un corps a été retrouvé mardi matin dans les gravats des immeubles où les sauveteurs continuaient de fouiller
MARSEILLE- correspondant
Quatre équipes de pompiers spécialisés dans le sauvetage en zone urbaine se sont relayées toute la nuit pour détecter d’éventuels survivants dans le quartier de Noailles, en plein centre de Marseille, où deux immeubles se sont effondrés en début de matinée, lundi 5 novembre. Sans savoir lequel s’est écroulé en premier, entraînant l’autre dans un effet de château de cartes, les bâtiments des 63 et 65, rue d’Aubagne, hauts de quatre et cinq étages, ont été transformés en un immense tas de gravats.
Mardi matin, le corps d’un homme a été retrouvé sous les décombres, a annoncé le procureur de la République. En début de matinée, près d’une centaine de secouristes étaient toujours à pied d’œuvre sous une pluie battante. « On a vu un nuage de poussière arriver, témoignait Cyril Pimentel, qui venait d’ouvrir le local de l’association Vélos en ville, à quelques pas. On se serait cru en Syrie. » Les secours ont par ailleurs choisi de provoquer l’effondrement d’un troisième immeuble, en fin d’après-midi, afin de rendre plus sûre leur intervention.
La présence de victimes sous les décombres ne semble pas faire de doutes. « Ce qui compte, c’est qu’on trouve le moins de morts possible, mais nous pensons qu’il y en aura », a indiqué Jean-Claude Gaudin, maire (Les Républicains) de Marseille, présent sur les lieux aux côtés de Julien Denormandie, le ministre chargé de la ville et du logement. Arrivé sur place, le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, a indiqué que « huit habitants » manquaient à l’appel. Le procureur de la République, qui a confié l’enquête à la police judiciaire, l’a ouverte pour « homicides » et « blessures involontaires » car, a-t-il justifié, « on est quasiment certain qu’il y avait des occupants ». Selon Séverin, qui habite l’immeuble en face, « un monsieur venait de sortir car l’immeuble bougeait. Il était affirmatif, il y avait des familles et des couples à l’intérieur ».
Les deux immeubles effondrés n’étaient pas inconnus des autorités puisque Marseille Habitat, le concessionnaire retenu par la ville pour conduire une opération de lutte contre les constructions insalubres, a mis dix ans pour acquérir la totalité des lots de la copropriété du 63, rue d’Aubagne. Le bâtiment figurait même dans le Nouveau Programme national de renouvellement urbain ; un projet de microcrèche de dix places devait occuper le rez-de-chaussée une fois réhabilité. Il avait été muré, les fenêtres étaient étayées et, selon Arlette Fructus, conseillère au logement de la métropole Aix-Marseille-Provence, des visites étaient régulièrement réalisées par les services municipaux.

Péril grave et imminent

Le second immeuble, au 65, rue d’Aubagne, une copropriété comptant douze appartements dont neuf étaient occupés, avait fait l’objet, le 18 octobre, d’un arrêté de péril concernant le premier étage, le plancher menaçant de s’effondrer. La réalisation de travaux et le feu vert d’un expert avaient permis la réintégration d’une famille. En janvier 2017, déjà, l’immeuble avait été vidé de ses occupants en raison d’un péril grave et imminent. Le plancher du premier étage s’effondrait dans l’entrée.
Ce drame, à quelques pas du Vieux-Port, rappelle combien Marseille souffre d’un habitat insalubre, voire indigne, localisé dans les quartiers nord mais aussi en plein centre-ville. En mai 2015, un rapport de l’inspecteur général de l’administration du développement durable, Christian Nicol, remis à la ministre chargée du logement, dressait un état des lieux alarmant : « Le parc immobilier privé marseillais potentiellement indigne présentant un risque pour la santé ou la sécurité concerne quelque 100 000 habitants et plus de 40 000 logements, soit près de 13 % du parc des résidences principales, situés pour 70 % d’entre eux dans des copropriétés. » Un taux qui grimpe à 35 % dans le centre-ville et notamment Noailles, lieu de tous les trafics et nid à marchands de sommeil. L’existence d’une dizaine de procédures pour habitat insalubre ou indigne actuellement en cours d’enquête par le parquet de Marseille est donc sans commune mesure avec l’état d’un grand nombre d’immeubles.
Populaire, souvent qualifié de « ventre de Marseille » parce qu’il abrite le marché de la rue Longue-des-Capucins, Noailles est l’un des cinq îlots dégradés nécessitant une intervention prioritaire, inscrit dans l’opération Grand Centre-Ville (2011-2021) en faveur de la requalification du patrimoine bâti. Mais, aux yeux de l’association Un centre-ville pour tous, les choses n’avancent pas, à l’exception d’un début de gentrification du bas de la rue d’Aubagne.
« A Noailles, il y a une stratégie d’abandon et ce tragique événement est une conséquence directe de l’incurie de la mairie dans la prévention et le traitement de l’habitat indigne et insalubre dans le centre-ville », déplore Patrick Lacoste, membre de l’association, qui souligne que ce quartier fait l’objet de programmes de requalification depuis vingt ans. Aujourd’hui, la moitié des immeubles dégradés resterait à traiter. « A Marseille,on préfère mettre l’argent dans le stade ou dans la tour La Marseillaise de Jean Nouvel, peste-t-il. C’est absolument honteux, il va falloir des morts pour qu’ils s’occupent du centre-ville. »
Arlette Fructus est elle aussi en colère, mais contre « un système qui pénalise l’intervention publique ». Dans la procédure de carence lancée pour prendre la maîtrise foncière au 63, rue d’Aubagne, les experts ont mis trois ans pour rendre leur rapport aux juges. Et lorsqu’en 2015 la copropriété voisine a saisi la justice pour des désordres provoqués par l’immeuble situé au 65, il a fallu encore trois ans pour que les experts se rendent sur les lieux.
« Le drame que nous vivons aujourd’hui est lié à un système sclérosant qui nous empêche d’avancer et retarde notre action », déplore Mme Fructus. Sophie, 25 ans, en master de philosophie, louait 330 euros un studio au 65, rue d’Aubagne. Dimanche, elle n’avait pas dormi chez elle, raconte-t-elle. En octobre, elle avait harcelé un syndic qui lui rétorquait que tout était dans l’ordre, même si les portes ne s’ouvraient plus et que les murs s’affaissaient. Mais ce qui la révolte le plus, c’est qu’on n’ait « pas immédiatement donné la mesure des choses : tous mes voisins sont sous les décombres ».

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