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samedi 30 juin 2018

La Pologne recule sur sa loi controversée sur la Shoah


29 juin 2018

La Pologne recule sur sa loi controversée sur la Shoah

L'évocation de la responsabilité polonaise ne sera pas passible de prison

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A la surprise générale et en un temps record, le Parlement polonais a amendé, mercredi 27  juin, la loi controversée sur l'Institut de la mémoire nationale qui pénalisait " l'attribution à la nation ou à l'Etat polonais, en dépit des faits, de crimes contre l'humanité ", dans le contexte de la seconde guerre mondiale. Ce texte, censé défendre la " réputation de la Pologne " face à des abus de langage comme les " camps de la mort polonais ", avait été adopté début février. Il avait provoqué un tollé mondial et une crise diplomatique aiguë avec Israël et les Etats-Unis. Il était perçu comme une entorse à la liberté d'expression, voulant éviter les références à la participation de certains Polonais à la Shoah.
Mercredi soir, les premiers ministres polonais et israélien, -Mateusz Morawiecki et Benyamin Nétanyahou, ont fait, chacun depuis leurs capitales respectives, une déclaration commune, jouant l'apaisement et la convergence des points de vue : " Nous soutenons une expression historique libre et ouverte et la recherche sur tous les aspects de l'Holocauste, afin qu'elle puisse être conduite sans aucune crainte d'obstacle juridique (…).  Nous rejetons les actions visant à blâmer la Pologne ou la nation polonaise dans son ensemble pour les atrocités commises par les nazis (…). Malheureusement, la triste réalité est que certaines personnes (…) ont révélé leur côté le plus sombre à cette époque. "
En Israël, le centre Yad Vashem pour le souvenir de l'Holocauste s'est félicité de l'évolution du texte, estimant qu'il s'agissait d'un " développement positif ".
La proposition d'amendement a été mise à l'ordre du jour de la session de la Diète, la Chambre basse du Parlement polonais, tôt dans la matinée, à l'initiative du premier ministre. " Notre but fondamental est la lutte pour la vérité au sujet de la seconde guerre mondiale, une vérité qui a souvent fait l'objet de mensonges, a argumenté M. Morawiecki devant les députés. Ceux qui disent que la Pologne pourrait être responsable des crimes de la seconde guerre mondiale méritent évidemment des peines de prison. Mais nous agissons dans un contexte international et nous le prenons en compte. "
" Vérité historique "A 388 voix pour, 25 contre et 5 abstentions, les députés ont ainsi rapidement supprimé les deux articles qui prévoyaient notamment des peines jusqu'à trois ans de prison pour l'évocation publique " de responsabilité ou de coresponsabilité " de Polonais dans " les crimes du IIIe Reich allemand ", " indépendamment de la législation en vigueur sur le lieu du délit ". Par contre, des dispositions de la loi permettent toujours à l'Institut de la mémoire nationale, en théorie, d'engager des poursuites civiles.
" Un éditeur américain ou allemand, par exemple, y réfléchira à deux fois avant de parler de “SS polonais” ou de “camps de la mort polonais”, s'il a la menace d'un procès civil avec à la clé une amende de 100  millions d'euros ", a soutenu devant les députés M. Morawiecki. Selon la porte-parole du gouvernement, Joanna Kopcinska, " ce qui est dans la loi suffit pour combattre efficacement le mensonge et pour punir ceux qui iront à l'encontre de la vérité historique ".
Le vote s'est déroulé dans une atmosphère houleuse, après un débat d'à peine deux heures, où l'opposition s'est vue restreindre le droit de parole. Un député d'extrême droite a bloqué la tribune de l'hémicycle, accusant la majorité ultraconservatrice du PiS (Droit et justice) de " ramper devant les milieux juifs ". Tous les amendements de l'opposition ont été rejetés, et cette dernière a dénoncé un passage en force.
" Il est dommage qu'un projet de loi aussi important soit passé en urgence comme une commande politique, au lieu de susciter un vrai débat transpartisan, s'indigne Borys Budka, député de la Plate-Forme civique (PO, centre droit). Malheureusement, le mal est fait. Il faudra des années pour reconstruire la réputation de la -Pologne sur la scène internationale. Pourquoi le ministère de la justice à l'origine du texte, qui a provoqué la plus grave crise diplomatique depuis 1989, n'est pas mis devant ses responsabilités ? "
Il est vrai que la Pologne s'est retrouvée sous une pression diplomatique considérable d'Israël, de l'Union européenne, mais aussi des Etats-Unis, que Varsovie considère comme le premier garant de sa sécurité. Le département d'Etat américain avait laissé entendre officieusement qu'aucun contact diplomatique au plus haut niveau ne serait entretenu tant que la loi mémorielle sur la Shoah resterait sous sa forme d'origine. Le président, Andrzej Duda, en visite aux Etats-Unis en mai, s'était ainsi retrouvé persona non grata à la Maison Blanche, une première depuis la chute du communisme.
Le chef de la majorité et véritable homme fort du pays, Jaroslaw Kaczynski, est sorti à cette occasion de son silence, après de longues semaines d'hospitalisation. " La Pologne comprend et a toujours compris la position de l'Etat d'Israël, mais le pouvoir à Jérusalem comprend aussi que nous sommes mis de manière directe et injuste dans un même rang avec ceux que globalement, comme société où comme Etat, nous avons combattu à la vie et à la mort, les premiers et jusqu'à la fin de la guerre, a-t-il affirmé. Il est temps d'en finir avec ces discussions qui résultent d'une mauvaise compréhension de nos intentions. "
Mateusz Morawiecki avait suscité la consternation à la Conférence de Munich sur la sécurité, en février, quand il avait évoqué les " coupables juifs " de la Shoah, au même titre que les " coupables russes, ukrainiens, polonais, et pas seulement allemands ", défendant le texte controversé face à un journaliste Israélien. Bien qu'affaibli sur la scène internationale, M.  Morawiecki a paradoxalement renforcé sa position au sein de la majorité conservatrice, en présentant la déclaration commune polono-israélienne comme un succès diplomatique, qui a permis une " meilleure compréhension du point de vue polonais sur la scène internationale ".
Jakub Iwaniuk
© Le Monde

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