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mercredi 28 février 2018

La tragédie de la Ghouta, un massacre à huis clos....


28 février 2018

La tragédie de la Ghouta, un massacre à huis clos

Pour l'ancien maire d'Alep-Est, Brita Hagi Hassan, par leurs bombardements de l'enclave ou leur impuissance à agir, des Etats comme la Russie, l'Iran, la Turquie, Israël ou les Occidentaux  sont en train de " dépecer la Syrie pour en faire un monstre qui ne tardera pas à se réveiller et à en créer d'autres dans les décennies à venir "

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Peu de personnes connaissaient le nom de la Ghouta avant ce doux matin du 21  août 2013. Plus de 1 400 personnes – en majorité des femmes et des enfants – venaient de trouver la mort asphyxiées par un gaz sarin dispersé par les forces d'Assad, seule force qui possède les vecteurs nécessaires pour une telle opération. Le souvenir de Halabja, localité kurde irakienne, gazée par Saddam Hussein en  1988 a refait surface.
Comme beaucoup de villes et de villages méconnus, la Ghouta était entrée dans l'histoire contemporaine à ce moment-là. Lorsque l'attaque chimique est arrivée, la Ghouta orientale vivait déjà encerclée par les forces pro-Assad et d'autres milices chiites depuis le début de l'année.
Oasis aux portes de Damas, la Ghouta est une suite de petits villages qui se sont urbanisés rapidement avec la migration des Damascènes d'origine, qui fuyaient la ruée des nouveaux riches prochesdu pouvoir dans les années 2000 venusacheter les maisons de Damas intra-muros.La Ghouta a également été un point de chute pour des dizaines de milliers de Syriens venus d'ailleurs ou d'Irakiens qui ont fui leur propre guerre civile. La terre y est fertile, une couverture verte, essentiellement des arbres fruitiers, et une société conservatrice, à la syrienne, en font un milieu naturel tourné vers l'indépendance. Fière de son rôle dans la révolte contre le mandat français en  1925, la Ghouta est citée comme référence dans les livres d'histoire et les séries de télévision comme un creuset d'hommes dignes.
Assad pouvait continuer à chanter ces révolutionnaires-là tant que c'était contre les Français, mais lorsque le naturel est revenu au galop et que les descendants de ces mêmes hommes dignes ont pris la peine d'organiser des manifestations -contre son pouvoir, ils ont été taxés d'être à la solde de l'étranger, le Qatar dans un premier temps, l'Arabie saoudite par la suite. La présence dans la Ghouta de plusieurs formations armées financées ou appuyées par ces pays ne faisait que renforcer la véhémence du régime contre les habitants de l'enclave qui ont vu ces factions armées partir à l'assaut de Damas, inutilement, et à plusieurs reprises. Repliés sur eux-mêmes, encerclés et interdits de recevoir toute aide internationale, les habitants de la Ghouta ont dû s'armer de patience, de foi et faire fonctionner les réseaux de trafiquants avec le régime, via les tunnels qui serpentaient dans le ventre de la terre à l'est de Damas.
Depuis 2013, les habitants souffrent de manque criant en nourriture, en médicaments, et en enseignement. A cela s'ajoutent des bombardements féroces et une politique visant à déloger les combattants afin de chasser les civils pour entreprendre une épuration ethnico-religieuse digne des scénarios les plus noirs dans les feuilletons du nettoyage ethnique. L'Iran cherche à implanter son projet visant à obtenir un accès aux eaux de la Méditerranée au départ de Téhéran en passant par Bagdad et Damas. L'investissement iranien, tant en hommes qu'en matériel et en argent, exige rétribution maintenant que la poussière semble vouloir retomber. Alors, malgré les couteaux à peine cachés, les Iraniens, les Russes, les Syriens et leurs alliés s'emploient à accélérer la chute de la Ghouta par une guerre sans merci dont on voit la dernière flambée de violence à travers l'aviation russe, les bombes et roquettes iraniennes et les combattants des milices de l'armée syrienne qui essaient de venger les derniers revers subis voilà un mois, un an ou quelques années.
Force et violence aveuglesSi le régime avait hésité avant de faire usage des armes chimiques – non par peur de la réaction inexistante des grands de la communauté internationale –, les frappes inutiles du président Trump, plongé dans une série des plus contre-productives depuis son arrivée au pouvoir, ou les menaces d'un Macron qui cherche encore une voie pour sa présidence ne font pas peur au régime, qui a utilisé à plusieurs reprises du chlore en toute impunité. Les aviations russe et syrienne et l'artillerie font usage du napalm, bombes à fragmentation, bombes au phosphore blanc et autres sortes de munitions dont la nature n'a pas été dévoilée contre les habitants civils ou rebelles dans la Ghouta. Selon des estimations, on parle de 300 000  à 400 000 Ghoutis qui seraient encore sous les bombes de Poutine, d'Assad.
On dirait un scénario bis de ce qui s'est passé dans la ville d'Alep en décembre  2016. Or, là-bas, les gens demandaient à être évacués, mais ce n'est pas le cas des Ghoutis qui ne veulent pas quitter leurs maisons, mêmes détruites, pour aller vers l'inconnu que continuent à craindre des centaines de leurs concitoyens chassés de chez eux manu militari par le régime Assad, à l'image des habitants de Daraya en juillet  2016.
Depuis une semaine, le régime, la Russie et l'Iran font pression, et utilisent sans limite une force et une violence aveugles pour soumettre la Ghouta. Les images et vidéos qui nous parviennent sont les preuves d'une guerre déséquilibrée qui opère dans le silence tacite ou complice de la communauté internationale représentée par le Conseil de sécurité de l'ONU paralysé par une série de onze veto russes qui n'ont d'équivalent que les veto américains en faveur d'Israël. De facto, la Syrie est divisée entre Américains, Russes et Iraniens. Ces trois pays, ainsi que la Turquie et Israël en périphérie, sont en train de dépecer la Syrie pour en faire un monstre qui ne tardera pas à se réveiller pour en créer d'autres dans les décennies à venir.
Lorsque les Syriens sont descendus dans la rue pour demander des réformes, récupérer leur dignité et se libérer d'un régime qui les a ostracisés depuis 1970, ils avaient espoir que les forces du monde libre soient à leurs côtés et leur apportent un appui significatif. Force est de constater que la conscience internationale rappelle l'image des trois singes qui ne voient pas, n'entendent pas et ne parlent pas – ou presque. Est-il trop tard pour que la communauté internationale, gouvernements et organismes non gouvernementaux se réveillent, prennent leur courage à deux mains et remplissent la tâche qui est la leur ?
Brita Hagi Hassan
© Le Monde


28 février 2018

Les opinions sont fatiguées de se soucier des autres

Pour le chercheur Matthieu Rey, face à la violence qui sévit à la Ghouta, l'opinion publique se borne à une réponse humanitaire. Le drame syrien accélère cette tendance, favorisant l'émergence de l'ère des brutes

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Le récent déclenchement des bombardements aériens sur la Ghouta orientale de Damas, pour désespérant qu'il soit, ne surprend guère. Il n'est que la suite logique des entreprises répressives menées par le régime d'Assad à l'encontre des zones dans lesquelles la population, un jour, a osé défier son ordre. Nulle surprise donc que sonsort soit commun à celui d'Alep… Le gigantisme de la violence qui ne fait que débuter, faite de pilonnages incessants avant une probable action terrestre, qui elle-même s'accompagnera de toutes les horreurs possibles, ne peut guère surprendre. Non seulement la Ghouta est aux portes de Damas, la capitale, mais, de plus, elle a su résister à la famine, à l'humiliation et aux multiples coups portés depuis 2011…
La vengeance sera froide, calculée et implacable. Tout cela n'apporte rien de nouveau, si ce n'est de faire bondir des statistiques que nul ne commente vraiment ni même ne comprend. Que serait un demi-million de personnes assiégées, réduites à la famine, pilonnées, et prochai--nement massacrées, violées et torturées dans les hécatombes syriennes ?
Apolitisation du discoursD'autres discours ont émergé. Ils portent sur le respect des Etats à pratiquer une souveraineté les rendant maîtres de vie et de mort sur leurs sujets ; ils portent sur la complexité et l'imbroglio des enjeux internes et externes. Ils se parent des vertus du réalisme, du pragmatisme pour éviter la morale, catégorie de plus en plus suspecte aux yeux d'opinions fatiguées de se soucier des autres… surtout quand ces derniers sont loin de nos frontières.
Cette fatigue des opinions, couplée à la montée en puissance de la violence la plus puretelle que nous le rappelle le drame de la Ghouta, souligne simplement qu'une nouvelle ère s'est levée et qu'en Syrie a sonné l'heure des brutes. Son émergencen'est pas nouvelle et serait à chercher quelque part dans les années 1990. L'ordre qui en émanesuit de nouveaux principes qui dialoguent entre eux : radicalisation des violences, porosité de situations locales et internationales, apolitisation du discours et, de plus en plus, destruction des tissus sociaux et politiques de régions entières.
L'Afrique des Grands Lacs, avec en son centre la région du Kivu, est, à ce titre, plus qu'emblématique. Un génocide contre les Tutsi, des massacres répétés dans les forêts congolaises et des mouvements de population par centaines de milliers entre Rwanda, Congo et Burundi traduisent ce qu'il faut bien nommer un chaos. Se greffent les intérêts matériels bien compris de certains, les formations de milices dont on ne se soucie plus d'apprendre le nom, les ingérences, les coups bas… Dans cette région, le temps s'allonge, avec des prémisses aux crises actuelles dans les années 1970, une accélération dans les années 1990 et le maintien sans fin d'une situation d'anarchie localisée aujourd'hui. Progressivement, un trou noir est venu engloutirle destin de millions d'êtres humains au mieux promis aux routes de l'exil ou, au pire,tentant de survivre dans un état de guerre de tous contre tous.
Sous une forme, cette situation devient un modèle : l'écroulement d'un centre étatique vermoulu par des pratiques autoritaires et prédatrices et l'impossible avènement d'un ordre politique fondé sur l'intégration des populations et sur la renaissance du politique. Les pouvoirs se fragmentent et se réduisent à leur expression la plus rudimentaire : le meurtre, la torture, le viol et la rançon.
Devant l'horreur, les opinions publiques mondiales en sont venues à souscrire à des réponses humanitaires. A chaque massacre, des toiles de tente rapidement érigées hébergent sous la direction d'offices de l'ONU les foules égarées. Les officines des Nations unies puis les grandes ONG prennent alors le relais de pouvoirs publics démissionnaires pour fournir ce qui permet la survie minimale du plus grand nombre, ce qui évite surtout de questionner les soubassements politiques de tels drames. Les jalons sont posés. La Somalie d'abord, l'Irak ensuite, à partir de 2003, connaissent de mêmes situations. La " communauté internationale " se montre sourde aux sociétés civiles, tente de trouver des solutions rapides et laisse place à de nouvelles situations chaotiques.
Au nom du réalismeLa crise syrienne marque cependant une étape nouvelle et révolutionnaire dans cette trajectoire de la brutalité. Jusque-là, les discours se saisissaient des oripeaux de la morale, proclamaient la nécessité de respecter les droits élémentaires de l'humanité. Aujourd'hui, ils délaissent même l'éthique au nom du réalisme. Que reste-t-il alors ? Un ordre spécifique de la violence prend place, dans lequel celui qui est le plus fort, celui qui rassemble le plus de matériel pour détruire et nuire, celui qui sait brouiller son action devient le seul susceptible de s'imposer. Dans ce concert des brutes, nulle place pour un " bon gouvernement ". Le problème de cet ordre est de multiplier les menaces, de créer des brèches difficiles à résorber, de faire reposer toute discussion sur des rapports de force de plus en plus extrêmes.
La Ghouta, c'est tout cela : la force brute s'exerçant sans se soucier de la moindre critique, de la moindre humanité ; le déni aux populations de leur droit d'être et d'exister pour les réduire au mieux au statut de migrants futurs pour celles et ceux qui réchapperont de l'enfer ; la multiplication de rancœurs de ces populations et surtout de leurs enfants qui grandiront en nous questionnant inlassablement : pourquoi avez-vous laissé faire cela ? C'est enfin le triomphe des faux-semblants : de bonnes frontières, bien gardées et bien fermées, armées de solides indifférences " réalistes " nous éviteront tout débordement. L'histoire pourtant nous apprend – encore en  2015 au Bataclan – que l'ordre brutal est voué à corrompre le cours ordinaire de nos vies, à détruire les fondements de nos valeurs et à se répandre inlassablement… Faudra-t-il que l'heure des brutes devienne le siècle des brutes pour que nous agissions ?
Matthieu Rey
© Le Monde

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